Entretien avec Shahrbanoo Sadat, réalisatrice de «Wolf and Sheep»

Après une première présentation au festival de Cannes au sein de la programmation de la Quinzaine des Réalisateurs en mai 2016, «Wolf and Sheep» de Shahrbanoo Sadat sort dans les salles en France à partir du mercredi 30 novembre.

Shahrbanoo Sadat © DR Shahrbanoo Sadat © DR

Cédric Lépine : En quoi l’Atelier Varan de Kaboul et la résidence à la Cinéfondation ont-ils été formateurs dans vos choix de mise en scène sur Wolf and Sheep ?
Shahrbanoo Sadat :
À l'Atelier Varan j'ai commencé à rêver la réalisation de films en tombant amoureuse du cinéma vérité ! Je me suis vraiment sentie en connexion avec les mots « réel » et « vérité » qui manquent la plupart du temps dans les films qui traitent de l'Afghanistan. J'admire le cinéma d'observation et le respect que ce cinéma a pour les gens filmés.

À la Cinéfondation, je pouvais entrer dans l'environnement et le système du cinéma européen. J'ai rencontré beaucoup de gens là-bas. En 2012, j'ai été présenté à CPH: DOX LAB à Copenhague où j'ai rencontré ma productrice Katja Adomiet. Elle est allemande mais vit et travaille au Danemark depuis presque dix années.

C. L. : Comment travaille-t-on avec une équipe internationale ?
S. S. :
Je peux dire que c'était une expérience formidable. À l'exception de mon second assistant réalisateur qui était Afghan (Anwar Hashimi, dont l'histoire est inspirée de son journal personnel), tout le monde venait de pays différents, du Tadjikistan au Danemark, de la France à la Belgique. On pouvait entendre parler beaucoup de langues pendant que nous étions sur le plateau, surtout l'anglais. Avant, dans mes courts métrages, j'étais seulement habituée à travailler avec des hommes, mais cette fois-ci mon équipe était composée en majorité de femmes, qu'il s'agisse de ma productrice, de ma directrice de production ou de mon ingénieure du son qui était enceinte de 6 mois et bien sûr elle a donné naissance à une fille !

C. L. : Le choix de l’âge des enfants était important pour vous pour montrer la fin de l’innocence et le début de la séparation entre sexes dans la société ?
S. S. :
Il était important seulement parce que l'histoire est un mélange de mon enfance et de celle d'Anwar. Anwar est né là-bas et a quitté ce village quand il avait 8 ans alors que j'y ai vécu de 11 à 18 ans.

C. L. : Qu’évoque pour vous ce lien très étroit entre monde animal et communauté humaine dans votre film ?
S. S. :
Je suis végétarienne, pour moi la violence commence avec le fait de manger des animaux, qui constitue une insulte à la vie. Quand j'étais sur le plateau, les garçons ont attrapé des sauterelles et ont cassé leurs deux pattes arrière seulement pour vérifier si les sauterelles pouvaient encore sauter. Je vois ce genre de violence presque partout. Pour moi, il est impossible de parler de paix quand il est aussi aisé de détruire une vie. L'Afghanistan est un pays de guerre et beaucoup de gens sont tués chaque jour, de nombreuses vies disparaissent chaque jour.

C. L. : Que représente pour vous le loup et l’agneau que vous avez choisi comme titre de votre film ?
S. S. :
En Afghanistan, les gens sont comme un troupeau de moutons qui suivent toujours sans penser correctement. Dans ce genre de société, il est difficile d'être différent : quand vous ne suivez pas la majorité, alors vous êtes exclu.
À part ça, le centre de l'Afghanistan où l'histoire se déroule est le foyer des loups gris. Deux des plus grandes peurs sont causées par l'obscurité car il n'y a pas d'électricité et les loups. Il existe beaucoup de contes et d'histoires à propos de loups qui viennent au village ou attaquent le troupeau dans les écuries ou dans les montagnes. « Wolf And Sheep » est un jeu très populaire parmi les enfants en Afghanistan, en particulier dans les zones rurales.
L'Afghanistan est un pays rural, le nombre des villes n'est pas élevé et durant les différentes périodes de guerre, les habitants vivaient dans les grandes villes comme Kaboul où se réfugiaient également des personnes d'autres pays. Même Kaboul pour moi n'est pas une ville, c'est plutôt un très grand village.

C. L. : Pouvez-vous parler de ce rêve récurrent d’un personnage vert qui traverse tout le film ?
S. S. :
Dans le centre de l'Afghanistan, les gens inventent des histoires et plus tard ils finissent par y croire. Ces histoires comportent toujours une morale, en disant aux gens ce qui est bon et ce qui n'est pas bon. Ce sont ces contes et ces histoires qui produisent l'ordre à respecter dans la communauté. Les histoires ont un rôle très important dans la vie des gens. Les gens croient que la fée verte et le loup du Cachemire sont des êtres réels. Il y a beaucoup d'histoires sur des gens qui auraient rencontré ces créatures. Ils croient qu'ils viennent des montagnes car les montagnes ont toujours regorgé de mystères.

 

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