Kaouther Ben Hania © DR Kaouther Ben Hania © DR

Cédric Lépine : Dans Le Challat de Tunis comme dans Zaineb n'aime pas la neige où il est question du décès d’un père, tous les éléments sont là pour faire du film un drame, mais vous choisissez la légèreté du ton en développant un humour omniprésent pour décrire les situations vécues.
Kaouther Ben Hania : Contrairement au Challat, Zaineb n'aime pas la neige est un documentaire non écrit, construit sur une captation prise sur le vif. Si l'humour est là, c'est qu'il est présent dans la réalité : la vie est comme cela. Il y a toujours du rire dans un drame, un aspect ludique dans une situation très difficile. Et cela d'autant plus à l'âge des protagonistes où il y a un regard décalé, de l'imagination, de la spontanéité. Ces personnages, à la préadolescence, jouissent d'une grande liberté : la parole naît d'une grande spontanéité. J'avais ainsi misé sur ce vivier et les choses qui me font sourire je les trouve assez précieuses dans ce contexte. L'avantage avec le documentaire c'est qu'en tant que réalisatrice, on est le premier spectateur de sa matière. Il y a une véritable émotion et je me dis que je peux la partager avec le spectateur : tout se passe ainsi et l'humour fait partie de ces sensations que j'avais envie de partager avec le spectateur.

C. L. : Lorsque vous dites qu'il n'y a pas d'écriture sur ce film, cela signifie que vous filmez en permanence, ou bien avez-vous quelques idées des moments importants où vous souhaitez venir avec votre caméra ?
K. B. H. :
En fait pour un documentaire je ne parlerai pas de « scénario » mais davantage d’« intentions d'auteur », où apparaissent les thèmes qui m'intéressent. En même temps, comme je suis en contact régulier avec mes personnages, je sais ce qui va leur arriver. Par exemple, je savais qu'il allait y avoir Noël, qui est un moment intéressant avec la neige et tout le folklore nord-américain. Je savais donc que cela constituait un moment important à ne pas manquer tout comme le mariage. Lorsque je sais à peu près ce que je veux du film, cela allège beaucoup mon travail, autrement je serais prise d'une folie de vouloir tout filmer. Et lorsque tout nous intéresse, on reste au final sans rien parce que l'on se perd dans beaucoup de péripéties et le réel est en cela très fort : on peut aisément se noyer dans le réel quand on commence à le filmer sans savoir où aller. On n'a pas idée à quel point le réel est foisonnant. Il suffit de regarder autour de nous pour s'apercevoir qu'il y a mille et une idées qui peuvent nous intéresser et dans laquelle on peut se perdre. J'ai donc décidé d'avoir un peu de discipline par rapport à ce film, car j'avais très envie de le réaliser et j'avais quelques idées de ce qui m'intéressait dans cette histoire.

C. L. : Vous avez révélé que la mère de Zaineb est votre propre cousine. Or, durant tout le film, celle-ci reste en hors-champ et ce n'est qu'à la fin qu'elle réapparaît avec un visage en pleurs. Ce film devient dès lors un hommage chaleureux à votre cousine avec laquelle vous avez vécu adolescentes ce que vivent Zaineb et sa demi-sœur.
K. B. H. :
Il y a certainement quelque chose de vrai dans ce que vous dites et auquel je n'avais pas pensé. En effet, parfois j'ai envie de continuer à raconter cette histoire mais cette fois-ci du point de vue de la mère. Car je trouve que c'est un personnage extraordinaire : je la connais très bien. Mais il existe une grande différence entre connaître très bien une personne et la filmer avec une caméra. Cela crée en effet un nouveau rapport entre nous et me fait voir cette personne sous un autre angle : nous ne sommes plus dans un rapport direct parce qu'il y a un troisième regard entre nous qui agrandit les choses tel un microscope émotionnel.

C. L. : Vous avez cette aptitude extraordinaire à capter de la fiction dans le réel : comment ce regard de cinéaste a mûri et s'est construit en vous ?
K. B. H. :
Ce sont plusieurs choses à la fois, conscientes et inconscientes, mêlées à un certain goût pour la cinéphilie, etc. Je sais qu'il y a des choses qui me touchent dans le cinéma et je vais le chercher dans la réalité parce que je sais qu'il est là. J'aime les gens et je suis émue assez facilement, je sais deviner le non-dit dans une phrase... Il y a ainsi une sorte de feeling qui me conduit à penser que si telle chose me touche, j'ai envie de la partager. C'était d'ailleurs une chose qui m'était renvoyée par d'autres réalisateurs, aussi bien de fictions que de documentaires. Par exemple, j'ai pensé à Zaineb comme un personnage de fiction, sauf qu'elle est réelle. Je sais qu'elle va grandir et donc dans un schéma classique de narration je peux envisager une évolution de son personnage qui va faire des rencontres, se confronter à des moments difficiles et qui à la fin du film ne sera plus le même qu'au début. C'est là un type de narration que l'on retrouve inchangé depuis la nuit des temps.
J'ai abordé le film avec ce schéma dans le but de restituer cette perspective. Je parlais tout à l'heure du danger qu'il y avait à se perdre dans le réel : effectivement, quand on a un regard sculpté par la cinéphilie et les grands mythes fondateurs, cela aide à trouver des chemins d'accès dans un réel tellement foisonnant et labyrinthique.

C. L. : Zaineb n'aime pas la neige constitue une expérience de cinéma atypique, puisque vous l'avez à la fois commencé avant votre premier long métrage et que vous l'avez terminé après celui-ci. Finalement, l'expérience du tournage de Zaineb a aidé à la réalisation du Challat et l'expérience de celui-ci a en retour enrichi la réalisation de Zaineb.
K. B. H. :
Letournage de Zaineb m'a aidée à envisager mon premier court métrage de fiction, Pot de colle ainsi que le Challat qui est une fiction mais tourné à la manière d'un documentaire. Ce sont des projets qui se nourrissent les uns les autres. Pour moi Zaineb n'aime pas la neige et Le Challat de Tunis sont deux films très différents. En effet, Le Challat part d'un crime ordurier, violent, à la marge de la société et se situe davantage dans l'intellectuel malgré l'humour, alors que Zaineb est davantage dans l'émotion parce que le film traite de la famille, un thème universel avec l’idée de grandir, que l'on connaît tous à la différence du crime. Ce sont donc deux films très différents mais qui dans mon expérience ont communiqué entre eux et l'un a aidé l'autre, comme vous dites.

"Zaineb n'aime pas la neige" de Kaouther Ben Hania © DR "Zaineb n'aime pas la neige" de Kaouther Ben Hania © DR

C. L. : Peut-on dire que sur le tournage de Zaineb vous avez « provoqué » le réel au sens où des situations ne pouvaient avoir lieu entre les deux filles qu'en présence de votre caméra ?
K. B. H. :
Un documentaire ne présente jamais la réalité telle qu'elle est : un documentaire, c'est de la mise en scène, c'est filmer Zaineb et pas la mère, c'est faire des choix, enlever des choses. En ce qui concerne la mise en scène, je filmais par moment beaucoup, à tel point que mes protagonistes finissaient par oublier la présence de la caméra. En revanche, à d'autres moments, comme je suis là, les filles s'adressent à moi et m'impliquent même : puisque je fais partie de la famille, il est naturel pour elles de faire appel à mon jugement, même si j'essaie de me défiler. Avec les enfants, c'est plus difficile de faire oublier la caméra car ils ont tendance à jouer, à faire les clowns, des mimiques qui leur importaient mais à moi beaucoup moins. Ils sont davantage alors dans le reflet de l'émission de télé-réalité qu'ils regardent et j'ai dû lutter constamment contre cela, ce qui constitue là une part de mise en scène.

C. L. : Ont-elles également joué avec l'image qu'elles souhaitaient que vous filmiez ?
K. B. H. :
La conscience de leur propre image est arrivée progressivement avec l'adolescence, au détriment d'une spontanéité que je perdais toujours davantage avec l'âge. La question de « qu'est-ce que je représente dans le film » est arrivée petit à petit. Lorsqu'elles montrent leur propre vidéo-clip, cela témoigne de la présence de la culture nord-américaine à laquelle elles ne peuvent échapper. C'est le fantasme pour elles d'être, comme le dit la chanson « top of the world », au sommet du monde où elles deviennent des reines. C'est là l'expression d'un fantasme collectif nourri par la culture pop télévisuelle nord-américaine. On voit alors apparaître une forme de complicité autour de cette nouvelle culture commune. En outre, Zaineb était prédisposée à ce changement puisque déjà à Tunis elle parlait de Justin Bieber.

C. L. : En ce sens, vous donnez une grande place à la nouvelle culture matérielle au Canada, où les cadeaux offerts à Noël, par exemple, semblent compenser un manque affectif, comme si le confort matériel devait engendrer nécessairement le confort affectif.
K. B. H. :
Je n'avais pas pensé à cela en tournant ces scènes. En revanche, il y avait une chose que j'ai remarqué mais dont je n'avais pas suffisamment de place pour le traiter, c'est qu'au Canada j'ai rencontré une société hyper consumériste. Cela a un rapport direct avec l'insécurité affective : ainsi, plus on craint la solitude générée par un individualisme exacerbé où partager une chambre devient une affaire d'État, plus on consomme. Alors que lors de la première rencontre au Canada, Zaineb partageait très naturellement tous ses vêtements, au fur et à mesure le partage avec sa demi-sœur n'est plus aussi évident. La consommation vient aussi là pour combler un manque. Ceci reste cependant un sujet un peu théorique par rapport au film car c'est quelque chose que j'avais ressenti et qui n'est resté qu'en filigrane.

 

 
 

Zaineb n'aime pas la neige 
Zaineb takrahou ethelj
de Kaouther Ben Hania 
Documentaire
94 minutes. Tunisie, France, Qatar, Liban, Émirats Arabes Unis, 2016.
Couleur

Scénario : Kaouther Ben Hania
Images : Kaouther Ben Hania
Montage : Samuel Lajus
Musique : Sarmad Abdelmajid 
Son : Kaouther Ben Hania
Production : Cinetelefilms, cinetelefilms@cinetelefilms
Coproduction : 13Productions, contact@13productions.fr
Producteurs : Habib Attia, Gilles Perez, Cyrille Perez
Vendeur : Autlook Filmsales welcome@autlookfilms.com

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