Cinemed 2017 : "Vent du Nord" de Walid Mattar

Lors de la 39e édition du festival de cinéma Cinemed de Montpellier, "Vent du Nord" de Walid Mattar faisait partie de la sélection officielle des longs métrages de fiction en compétition en plus d'être diffusé pour la première fois en public.

"Vent du Nord" de Walid Mattar © KMBO "Vent du Nord" de Walid Mattar © KMBO

Dans le nord de la France, Hervé se retrouve au chômage suite à la délocalisation de son entreprise mais il a une petite idée : devenir pêcheur. L'usine est délocalisée en Tunisie où le jeune Foued poursuit les tâches du poste d'Hervé. Foued s'occupe de sa mère malade et rêve d'une idylle avec une jeune femme travaillant dans l'usine.

Quel vent porte le monde actuel, dans une période de profondes crises économiques et sociales ? Dans l'ère de la mondialisation et des délocalisations, Vent du Nord raconte en parallèle deux histoires de personnages qui ne se rencontrent pas mais sont étroitement liés au contexte de la délocalisation. Le propos de Walid Mattar pour son premier long métrage de fiction est de penser le monde contemporain au-delà des frontières géopolitiques qui divisent et séparent les individus, tous victimes d'un nouvel ordre idéologique du monde, où la vie humaine pèse bien peu de chose dans la balance monétaire, surtout lorsque l'on est un humble ouvrier. Il ne reste aux uns et aux autres que leur propre énergie pour se réinventer un nouvel horizon, sans pouvoir compter sur l'élan syndical ouvrier ni sur la solidarité de l'internationale ouvrière. Dans ce monde, Hervé est tout d'abord présenté comme un individualiste loin de la cause des collègues, en totale opposition avec les enjeux du personnage principal de Deux jours, une nuit des frères Dardenne en quête de resolidarisation. Hervé ne croit plus aux mouvements des luttes ouvrières mais s'appuie ardemment sur le socle de sa famille. Ainsi, l'achat d'un bateau est extrêmement symbolique : c'est la transition avec ses années de labeur et de privation puisque la prime de licenciement lui permet d'acheter son rêve de pêcheur et incidemment de déclarer son amour pudique à son épouse et de renouer avec son fils. Dès lors, le chômage devient une opportunité pour se réaliser en réensemençant son propre terreau familial. Le contexte de crise économique n'est dès lors ici jamais moribond, malgré toutes les embûches générées par l'administration française plus encline à protéger le capital à travers la symptomatique recrudescence des délocalisations, que les initiatives de relocalisation que sont les initiatives de créations d'emplois non cotées en bourse. Le secret de la mise en scène ? Les ressources comiques pour affronter le drame, comme sait très bien le manifester depuis ces dernières années les comédies sociales, à l'instar de Discount de Louis-Julien Petit (2014) ou d'Aurore de Blandine Lenoir (2017), où l'on retrouve les acteurs fétiches d'un humour profondément ancré dans la société actuelle : Corinne Masiero et Philippe Rebbot. Ce sont notamment l'énergie de l'interprétation hors normes mais bourrée d'humanisme de ces comédiens qui offrent un parfait contrepoint comique aux situations sociales les plus abjectes du monde néolibéral contemporain. Car Walid Mattar place au centre de son histoire la richesse incommensurable des liens sociaux, en dehors des mouvements syndicaux, qu'il s'agisse d'une famille ou d'amis. C'est là le bel humanisme qui traverse le scénario coécrit avec Leyla Bouzid, talentueuse cinéaste de l'un des plus beaux moments de cinéma sorti en France en 2015 avec son film À peine j’ouvre les yeux. Le scénario est en effet l'un des grands atouts du film puisqu'il offre à la fois des personnages aux multiples facettes que l'on ne peut jamais juger du premier regard (chacun a ses raisons éminemment humaines d'agir, en dehors de tout schéma idéologique reposant sur l'héroïsme et le sacrifice) et une parfaite maîtrise de l'entrelacement des histoires parallèles qui n'a rien à envier, toute proportion gardée, à Guillermo Arriaga (scénariste des premiers films aux récits pluriels d'Alejandro González Iñárritu). Dans la vague de films comme Prendre le large de Gaël Morel et Crash Test Aglaé d'Éric Gravel, Vent du Nord de Walid Mattar est une réponse cinématographique à l'urgence de repenser la mondialisation en dehors du fatalisme moribond quant à l'état de la séparation Nord/Sud : la promesse de l'abolition des frontières entre les individus au cinéma ne peut plus se cantonner à l'utopie.

 

Vent du Nord
de Walid Mattar
France – Belgique – Tunisie, 2017, 90 min.

avec : Philipe Rebbot (Hervé), Mohamed Amine Hamzaoui (Foued), Corinne Masiero (Véronique), Kacey Mottet-Klein, Abir Banneni

scénario : Leyla Bouzid, Claude Le Pape, Walid Mattar
images : Martin Rit
musique : Malek Saied
son : Nassim El Mounnabih
montage : Lilian Corbeille
1er assistant réalisateur : Victor Baussonnie
costumes : Catherine Cosme, Hélène Honhon
décors : Marion Burger
scripte : Elsa Melquioni
casting : Pierre-François Créancier
Directeur de production : Pierre Delaunay
Production : Barney Production, Hélicotronc, Propaganda Production
Producteurs : Saïd Hamich, Imed Marzouk
Distribution : KMBO
sortie nationale en France : 21 mars 2018

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.