Entretien avec Fabrice Benchaouche, réalisateur de «Timgad»

En octobre 2016, Fabrice Benchaouche présentait son film « Timgad » au sein de la programmation de Cinemed, le festival de cinéma méditerranéen de Montpellier, où il reçut le Prix du Public. Le film quant à lui continue sa rencontre avec le public puisque sa date de sortie en France est prévue pour le 21 décembre par le distributeur Bodega.

Fabrice Benchaouche (au centre) © DR Fabrice Benchaouche (au centre) © DR

Cédric Lépine : Timgad est un projet de film que vous portez depuis plusieurs années : quelles ont été les différentes étapes de l'écriture du scénario ?
Fabrice Benchaouche :
Si le film a mis longtemps à trouver son financement, huit ans, pour le scénario tout a été plus rapide. Entre le moment où l’histoire s’esquisse dans votre tête et la première version du scénario dialoguée il s’est écoulé 15 à 18 mois.
J’avais conçu une histoire autour de l'instituteur d’un petit village du Maghreb qui n’a jamais eu assez d’enfants dans le village pour avoir une équipe de foot. Il demande à la « guérisseuse » du village un élixir aphrodisiaque qu’il verse dans le couscous collectif de l’Aïd. 9 mois plus tard, il y a 12 naissances. Onze garçons et une fille. Voilà, c’était le point de départ. Ensuite se sont greffés mes envies et un peu de mon histoire personnelle puisque mon père est Algérien. Je tenais à conserver une narration humoristique sans occulter les drames sociaux et individuels (pauvreté, abandon social, terrorisme…), et je tenais à élaguer toute référence au passé historique entre l’Algérie et la France.
J’ai donc mis en place la trame narrative et les personnages principaux : le vieil instituteur boiteux, l’archéologue français d’origine maghrébine, l’épicier sponsor, la veuve, les douze enfants, onze garçons et une fille, la guérisseuse. Ainsi que certaines bases : ne pas faire du meilleur joueur le héros, éviter les stéréotypes, le folklore et le pathos.
À dire vrai, il restait un personnage, l’imam, que je ne savais pas comment aborder par manque de références culturelles et religieuses, et un problème de langage, dans la mesure où je tenais à ce que les dialogues soient pétillants et que je ne parle pas la langue.
La rencontre avec Aziz Chouaki, romancier et dramaturge, a été déterminante. Je l’ai entendu parler à la radio, de la langue algérienne, de ce créole du Maghreb qui mélange le berbère, l’arabe dialectal et le français. J’ai compris que c’était le co-auteur et dialoguiste qu’il fallait pour le scénario. Nous avons travaillé six mois à raison de 2 à 3 rendez-vous par semaine pour arriver à la version définitive du scénario dialogué. Le film est quasiment ce que nous avons écrit à l’origine. Il y a quelques changements mais très marginaux.

C. L. : Un petit village paisible où se confrontent un instituteur communiste, un épicier et un imam : on est pas loin du monde de Don Camillo. Quelles ont été vos références en ce qui concerne le registre de la comédie ?
F. B. :
Effectivement, Don Camillo mais aussi Pagnol et la comédie italienne : L’Argent de la vieille, Le Pigeon, Affreux sales et méchants. Je les trouve indémodables. La misère, l’abandon social, le système D, l’entraide de condition sont toujours d’actualité. Ces films ont une capacité à nous faire rire tout en conservant un arrière plan social et politique dramatique. Le couple dans Il scopone scientifico vit dans un bidonville en contrebas de la luxueuse villa de l’Américaine. Dans Le Pigeon un groupe hétéroclite d’hommes dont aucun n’a de travail, et une famille de bidonville dans Affreux sales et méchants où tous les tabous (homosexualité, inceste, parricide…) sont abordés. Tous sont dans la nécessité et le dénuement. Ils survivent et sont porteurs d’espérance, même dans l’échec. Ils restent touchants même dans la mesquinerie ou la cupidité… J’aime cette approche de la comédie à travers ce réalisme poétique.
Et puis je trouve qu’il y a une communauté d’humour entre ces deux rives de la Méditerranée. Il y a des similitudes entre l’Algérie d’aujourd’hui et l’Italie de la fin des années 1950 et du début 1960.

C. L. : L'archéologue qui travaille de manière solitaire : cela reflète-t-il le manque d'intérêt pour le gouvernement algérien de s'intéresser à son histoire passée ?
F. B. :
L’action se situant au milieu des années 2000, l’idée était de montrer que tout s’était, en quelque sorte, arrêté pendant la décennie noire. Ce village et ses habitants tentent de revivre. D’une manière générale, le passé n’est pas la priorité des gouvernements. Enfin pas tous les passés. Les épisodes glorieux qui servent politiquement sont toujours mis en avant.
Situer l’action dans les ruines remet en perspective l’existence de la trace latine dans l’histoire du Maghreb en général et de l’Algérie en particulier. Il est ainsi difficile de la nier et de l’effacer. C’est un peu la même chose avec l’arabisation qui voudrait unifier le langage dans le pays. Mais il y a plusieurs langues berbères (Chaoui, Kabyle pour ne citer qu’elles) et il y a aussi des francophones, comme me l’a dit fièrement Fella, la gamine de 12 ans qui joue Naïma dans le film. Il y a bien sûr un conservateur à Timgad. Mais il n’y a pas que l’archéologue qui est seul. Dans le film, à part un barrage militaire, il n’y a aucune présence des institutions politiques. Elles sont définies par le terme de « ministère ». Il y a un réel abandon social de certaines parties du territoire.

"Timgad" de Fabrice Benchaouche © Bodega Films "Timgad" de Fabrice Benchaouche © Bodega Films

C. L. : Quel appui avez-vous reçu du gouvernement algérien pour réaliser ce film ?
F. B. :
De ce côté là je n’ai rien à dire. Le film a été soutenu financièrement par le ministère de la Culture à travers un organisme qui s’appelle l’AARC. Ils ont apporté 1/3 du budget.
J’ai fourni un scénario en français. La production algérienne a fait traduire chaque séquence et dialogue en arabe. Personne ne nous a demandé de coupe ou d’autocensure. Je ne peux pas dire s’il y a eu censure au niveau de la traduction, mais j’en doute. Le scénario avait été présenté il y a 6 ou 7 ans pour des autorisations de repérages. Il y avait donc un ou des autre(s) exemplaire(s) quelque part qui aurait pu servir de recoupement.
La seule chose que je n’ai pas pu faire, c’est au tournage. Je voulais montrer les barrages de police à l’entrée et sortie des villes, récurrents sur les axes routiers au milieu des années 2000. Au dernier moment il n’était pas possible d’avoir des uniformes et des armes. Je pense que c’était plus un problème de production que de censure. Il y a des choses autrement plus désagréables dans le film que l’omniprésence policière qui s’explique à l’époque par les soubresauts du terrorisme.

C. L. : Sentez-vous que malgré la disparition quasi totale des salles de cinéma en Algérie une industrie peut se redévelopper, notamment avec des films comme Timgad renouant avec son public ?
F. B. : C’est flatteur de considérer que Timgad permettrait au public algérien de renouer avec le cinéma. Mais oui je sens une volonté acharnée des jeunes cinéastes de faire, de fabriquer. Les outils sont de plus en plus accessibles financièrement, ils sont de plus en plus performants techniquement. Vous pouvez faire un film beaucoup plus facilement aujourd’hui.
Je ne sais pas où le ministère de la Culture en est aujourd’hui. Il avait créé un fond de soutien au cinéma : le FDATIC qui est devenu l’AARC une sorte de CNC dont j’ignore le mode de financement. Les avancées technologiques, la baisse des coûts et un système de fonds de soutien gouvernemental laissent espérer un avenir plus radieux pour le cinéma algérien. Mais là, avec la baisse du prix du baril, je ne sais pas si le financement culturel et du cinéma en particulier continuera sur la même voie.
Et le faible nombre de salles de cinéma en Algérie reste un point noir crucial. La construction et l’installation d’un réseau de salles est en terme de coût sans commune mesure avec un système de subventions. Les salaires ne permettent pas d’aller régulièrement au cinéma. DVD et streaming ont encore de beaux jours devant eux.

C. L. : Dans une classe politique vieillissante en Algérie qui fait peu de place aux demandes de la jeunesse, l'avenir de Timgad dans votre histoire, ce sont ces jeunes : peut-on y voir de votre part un espoir de changement de politique ?
F. B. :
Je ne suis peut-être pas le mieux placé pour répondre à cette question. Cet espoir de changement, toute personne sensée l’appelle de ses vœux. La jeunesse est la plus importante et la plus belle ressource de l’Algérie. Mais ce pays a toujours maltraité ses enfants. Sur son sol comme à l’extérieur. Elle aurait pu bénéficier de nombreux diplômés des écoles françaises qui ont la double nationalité. Au lieu de cela, une loi est votée pour interdire aux binationaux d’accéder à des fonctions supérieures. Ils barrent la route aux diplômés mais pas aux footballeurs qui eux pourront intégrer l’équipe nationale. Ce n’est pas le signe d’un changement en fait. Mais j’espère que cette jeunesse fera bouger les lignes.

 

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