Entretien avec Kaouther Ben Hania, pour "Les Pastèques du cheikh"

Au 40e festival Cinemed de Montpellier, Kaouther Ben Hania était venue présenter son nouveau court métrage en compétition officielle "Les Pastèques du cheikh", une comédie universelle sur la représentation du pouvoir dans le cadre d'un conflit générationnel.

Kaouther Ben Hania © DR Kaouther Ben Hania © DR
Cédric Lépine : Pourquoi être venue à la comédie grinçante et au court métrage ?.
Kaouther Ben Hania : Dans mon court métrage Peau de colle, j'aimais beaucoup le personnage de l'imam qui enseignait aux enfants dans l'école coranique. J'ai donc repris ce personnage pour réaliser ce que les Américains appellent un « spin-off », en lui écrivant une nouvelle histoire. Les deux courts sont donc extrêmement liés par les choix esthétiques de décor et de mise en scène. J'avais cette histoire en tête depuis un moment et j'ai pensé que cela pouvait donner un chouette film où l'on y parle de pouvoir de manière générale.
Nous avons eu l'argent pour la réalisation de ce court juste après La Belle et la meute. Comme j'avais beaucoup de temps avant la réalisation de mon prochain long, j'avais envie d'expérimenter de nouvelles choses dans ce film. J'avais besoin aussi de penser la comédie qui est un genre que j'aime beaucoup mais qui n'est pas facile. Une comédie, quand on l'écrit, on ne sait jamais si cela marche avant que le film rencontre le public.

C. L. : Comme dans la comédie italienne, il y a ici en arrière-fond une réalité sociale sous tension avec Daesh et des conflits de pouvoir.
K. B. H. :
J'avais déjà expérimenter cela dans Le Challat de Tunis, où il était question d'un criminel traité avec les ressorts de la comédie. C'est une situation qui dépasse largement la Tunisie où en temps de crise on rigole beaucoup, puisque comme l'a dit entre autres personnes Boris Vian, « l'humour est la politesse du désespoir ». Il y a en effet cette soupape que j'aime beaucoup dans la culture populaire tunisienne qui m'a inspiré cette comédie. Les blagues se rapportent ainsi à la sexualité et à la religion. J'aime bien raconter des histoires qui ont un sens profond que je maîtrise. Les religieux à travers leur auditoire ont un vrai pouvoir et je trouvais intéressant d'installer mon récit dans ce décor.

C. L. : Peux-tu parler de la sexualité refoulée d'un imam abordée autour de la métaphore de la pastèque ?
K. B. H. :
J'aimais bien l'idée qu'un homme menacé dans son pouvoir est également menacé dans sa virilité, ce qui conduit le cheikh à ne plus avoir de désir pour sa femme.

C. L. : Est-ce que ce court métrage est aussi un moyen pour toi d'expérimenter plus de fiction et de prendre un peu de distance avec le documentaire ?
K. B. H. :
Je suis très attachée à un certain cinéma où la réalité est très précieuse pour moi parce que je viens du documentaire. Dans ce film, j'ai pris la liberté de grossir le trait et d'aller davantage sur le terrain de la fiction en frôlant de très près la caricature : cela ne me dérangeait pas et le format court le permet ! J'estime que chaque film est une aventure qui m'ouvre un nouveau terrain d'expérimentations.

C. L. : Le film commence en épousant le regard de l'enfance et dès lors les enjeux de pouvoir de l'imam sont proches de ceux de garçons dans une cour de récréation. Peut-on parler de l'immaturité des hommes de pouvoir ?
K. B. H. :
Les figures de pouvoir sont des personnes qui sont là depuis de longue date : c'est aussi ce que représente le cheikh. Tout le monde respecte sa position parce qu'il est là depuis longtemps mais au fond de lui c'est quelqu'un de profondément lâche et peureux, qui cache les choses sous le tapis. Il est confronté à une nouvelle génération plus futée que lui. Si l'on sort du cadre de la mosquée, on retrouve les mêmes archétypes d'enjeux de pouvoir dans la société tunisienne actuelle. On voit ainsi une ancienne génération qui a acquis le pouvoir à un moment où cela était facile pour elle face une nouvelle génération plus futée et de mauvaise foi disposant de plus de ressources. Dans cette confrontation, on peut imaginer le pire.
Quant au regard de l'enfant dans ce récit, je tenais à ce que ce soit un enfant qui découvre le pot aux roses du cercueil. Cependant, diriger un enfant est une mission impossible et il a fallu que je puises dans les ressources du documentaire pour le mettre en scène, c'est-à-dire créer un cadre spécifique avec les autres acteurs pour que l'enfant agisse selon ce que prévoyait le scénario. Il était important pour moi que ce soit l'enfant qui fasse éclater la vérité dans le monde des adultes, à l'instar du Petit Prince de Saint-Exupéry. C'est le documentaire qui m'a appris ainsi à diriger un non acteur.

C. L. : Dans cette représentation du conflit générationnel pour l'accès au pouvoir, peut-on voir la représentation de la Tunisie post 2011 ?
K. B. H. :
La Révolution s'est effectivement faite contre les représentants de l'ancienne génération, ce qui n'empêche pas que cette opposition soit également universelle. En France, Macron a été élu parce qu'il maîtrisait les codes de la nouvelle génération. On retrouve l'opposition entre une nouvelle génération machiavélique et une ancienne en train de moisir. La vision politique de cette histoire est plutôt finalement pessimiste, puisque la nouvelle génération est pire que l'ancienne. En effet, dans le film le jeune veut remplacer l'imam pour pouvoir vendre du chite, fermer le magasin d'alcool : un véritable entrepreneur sans scrupules ! Les politiques de nos jours ressemblent un peu à cela car il n'y a pas de leur part une vision claire de l'avenir et ils sont là avant tout pour faire avancer leurs propres affaires. En ce sens, la métaphore politique du film ne concerne pas que la Tunisie. Il est essentiel pour moi dans mes films qu'ils puissent être compris dans le monde entier, sans la connaissance implicite du contexte sociohistorique où se situe l'action.
De là vient mon idée de pouvoir maîtriser le sens profond de ce que je raconte. Parfois, je vois des films qui sont techniquement parfaits mais où, dans le scénario, on ne maîtrise pas ce que l'on raconte, rendant le film moins universel. Par exemple, pour moi Le Challat de Tunis est avant tout un film sur la vérité et le mensonge, autant par sa forme que par son sujet. Dans La Belle et la meute, il s'agit d'une quête de justice. Quant à Zaineb n'aime pas la neige, le sujet central pose la question de ce que cela signifie grandir. Les Pastèques du cheikh parle du pouvoir et de ses rouages : je pense que n'importe quelle personne ayant travaillé dans une entreprise a rencontré un jour ces enjeux. C'est cela le sens profond de mes films : lorsque je commence à écrire un scénario, je cherche à savoir ce que j'ai envie de dire, de raconter. Cela me permet de conserver le cap tout au long de mon écriture en conservant le noyau essentiel.


"Les Pastèques du cheikh" de Kaouther Ben Hania © DR "Les Pastèques du cheikh" de Kaouther Ben Hania © DR

Les Pastèques du cheikh
de Kaouther Ben Hania
Fiction
23 minutes. Tunisie, France, 2018.
Couleur

Avec : Ahmed Hafiene, Bilel Slim, Rami Brahem, Karim Charfi, Halima Boukhris
Scénario : Kaouther Ben Hania
Images : Samuel Dravet
Montage : Rémi Dumas
Musique : Amine Bouhafa
Son : Fred Bielle
Décors : Sophie Abdelkefi

Contact : Tanit Films
61, rue Piat - 75020 Paris
Téléphone : 06 82 08 64 87
Mail : nadim.cheikhrouha@gmail.com

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