Billet de blog 1 janvier 2026

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Cédric Lépine

Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux

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Entretien avec Daoud Aoulad-Syad, réalsiateur du film "Le Lac bleu"

Le long métrage "Le Lac bleu" réalisé par Daoud Aoulad-Syad faisait partie de la compétition long métrage de la 30e édition du Festival du Cinéma Méditerranéen de Tétouan qui s'est déroulé du 25 octobre au 1er novembre 2025.

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Cédric Lépine : Vous continuez avec Le Lac bleu votre exploration du désert : comment se situe celui-ci par rapport aux précédents ?

Daoud Aoulad-Syad : Presque tous mes films naissent du hasard des rencontres. J'ai tourné avant Le Lac bleu un film qui s'intitulait Les Voies du désert (2018) dans le désert : là aussi, c'est le sujet qui imposait l'espace. Je ne me suis pas dit que j'allais dans le désert faire un film. Nous étions en train de tourner un film dans le désert, et un matin, j'ai vu un minibus avec une douzaine de personnes étrangères et aveugles, chacune accompagnée d'un guide. Parmi elles, il y en avait deux avec des appareils photo. J'ai appris du responsable de l'hôtel qu'une convention avait été passée avec une association suisse, pour faire venir des enfants aveugles réaliser un trekking de trois jours à destination d'un lac asséché.

De cette histoire, j'ai hésité entre faire un documentaire en suivant vraiment ce qui m'a été raconté, et faire une fiction.

C. L. : Le désert comme espace initiatique de renaissance était-il dès le début un enjeu pour vous ?

D. A.-S. : C'est moins l'idée du désert comme espace, que l'histoire qui associe un lac préexistant qui s'appelle Iriki dans le désert et que j'ai appelé « lac bleu ». Je n'ai pas choisi un désert folklorique, mais un vrai désert marocain avec de vraies dunes, près de la ville d'Assasat, à la frontière algérienne, où les personnes sur place n'ont jamais vu de caméra. Le scénario repose sur un grand-père qui a toujours regretté de ne pas avoir amené son propre fils près de ce lac et de faire ce voyage avec lui.

Je suis photographe avant d'être cinéaste. Je suis également ethnologue, anthropologue, un peu géographe et historien. C’est ainsi que j’aborde et construis mes récits. Je ne suis pas soufiste mais pour écrire ce scénario je me suis beaucoup intéressé au soufisme.

C. L. : Est-ce que le cinéma d’Abbas Kiarostami était une référence pour vous ?

D. A.-S. : Les cinémas iranien et turc sont mes préférés parce qu'ils s'approchent le plus de la cinématographie, comme en témoignent les films d’Abbas Kiarostami et de Nuri Bilge Ceylan. Je fais un cinéma de l’intériorité avec des moyens limités. C’est la leçon qui est donnée dans le film autour de l’image : faire une photographie d’un lieu magnifique, cela reste superficiel alors que je souhaite filmer l’intérieur des êtres, des choses et des espaces.

J’accorde également une grande place au son. Le cinéma, d'abord, est sonore, ce n'est pas une image : en cela se trouve la qualité du cinéma de Robert Bresson aussi. Le son est très important parce qu'on ne le voit pas. La musique prend aussi de cette manière tout son rôle. Le problème de la musique dans les films, c'est qu'elle est souvent là pour embellir, pour souligner les choses mais pour moi, ce n'est pas de la musique. Il faut que la musique apporte elle aussi quelque chose de plus au film.

C. L. : Quel sens a pour vous ces petites touches d’humour que vous mettez dans le film ?

D. A.-S. : J'adore l'humour. J'ai fait un film qui s'appelait La Mosquée (2010) qui parlait de la religion mais en utilisant les ressources de l’humour. Même les islamistes l'ont vu et ils ont adoré, parce qu’ils y ont vu leur propre miroir. Moi, je ne me moque pas des gens du tout, je les respecte. Un enfant comme dans le film a le droit de poser des questions et les adultes qui réfléchissent y répondent.

C. L. : Vos plans sont particulièrement travaillés : cela participe également à l’essence de la mise en scène pour vous ?

D. A.-S. : Bien sûr, mais cela vient de la culture de John Ford dont je suis fan. J'ai adoré son film Les Raisins de la colère (The Grapes of Wrath, 1940).

Kiarostami m'a dit personnellement, lorsqu'il est venu au Festival de Marrakech : « Daoud, dans mes films, même si parfois les gens s’ennuient, au moins, ils regardent un beau paysage. » J'ai adoré cette idée. Ça m'arrive souvent, maintenant, de rentrer dans les cinémas, où je trouve un film avec qui ne me touche pas, mais au moins, s'il est beau, qu’il y a des costumes, des paysages, au moins, je reste.

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Le Lac bleu Marja Zarga - المرجة الزرقا de Daoud Aoulad-Syad © DR

C. L. : Pouvez-vous expliquer également votre récit reposant au montage sur de nombreuses ellipses ?

D. A.-S. : Lorsque j'ai vu les premiers films de Godard, je trouvais que les raccords et l'ellipse, c'est hyper important. Ce cinéaste dit que le cinéma, c'est l’art de l'ellipse. Le cinéma est basé sur l'ellipse où l’on peut passer du XIVe siècle aux temps modernes en un rien de temps !

Je joue également beaucoup sur la longueur des plans. Je suis toujours à la limite parce que les gens ici au Maroc, n'apprécient pas la longueur. Ils veulent des films un peu rapides comme ce qu'on voit dans les clips. Moi, je travaille sur la longueur des plans-séquences. C’est pourquoi, je trouve que l'ellipse est très importante.

Je crois que chaque séquence doit posséder sa propre durée. Chaque séquence, comme un film, doit avoir un début, un milieu et une fin. J'ai une formation classique de cinéma et j’adore appliquer des principes de base avant de tout oublier. Il faut que je passe par la phase classique avant de commencer à improviser.

C. L. : Le film se présente comme un récit universel sans que la compréhension de la réalité du Maroc soit nécessaire pour comprendre le film : était-ce là aussi une décision dès le début de l’écriture du film ?

D. A.-S. : Je suis Marocain, mon film est marocain et je le filme au Maroc, mais j'essaie d'être universel. Le sujet que je traite, sur le regard, est universel.

Tout commence avec un non-voyant qui a un appareil photo et à partir de là, j’invente un récit en m’alimentant à partir d’expériences vécues. Durant tout le film, on voit la transformation d’un garçon. En arabe, on dit « Pour connaître les gens, il faut voyager ». L'enfant, au début, était un peu dur, il volait le carnet des gendarmes, il s'opposait à son grand-père, etc. Avec le voyage, il commence à se transformer.

Autour de l’idée du lac bleu, je défends l’idée du soufisme qui dit que si le mensonge est bon, il est acceptable. Ce qui est mauvais, c'est de faire des mauvais mensonges.

Le Lac bleu
Marja Zarga - المرجة الزرقا
de Daoud Aoulad-Syad
Fiction
85 minutes. Maroc, 2024.
Couleur
Langue originale : arabe

Avec : Youssef Kaddir (Youssef), Mohamed Khouyi (le grand-père), Hasna Tamtawi (la grand-mère)
Scénario : Daoud Aoulad-Syad, El Houssaine Chani, Abdelmjid Seddati
Images : Ali Benjelloun
Montage : Tarek Amrani, Daoud Aoulad-Syad
Musique : Mourad Zdaidate
Son : Ghassine Abdelaaziz, Youssef Douazou, Abdelaziz Ghasine, Ghassine, Sara Kaddouri
Costumes : Assia Ismaïli
Casting : Naïma Ziani
Production : Daoud Aoulad-Syad
Société de production : Films du Sud

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