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Cédric Lépine : En tant que réalisatrice rencontrant ta famille avec ta caméra, tu sembles faire ue confrontation avec entre deux familles : celle du sang et celle du cinéma à laquelle tu as fini par appartenir après avoir étudier et pratiquer une activité professionnelle.
Samira El Mouzghibati : C'est intéressant comme métaphore et quand j'ai fait l'avant-première au festival Visions du Réel du film, j'ai dit que j'avais le sentiment, avec ce film, d'avoir lié l'amour des miens avec mon amour du cinéma. Je pense qu'il y a clairement ce désir de les faire se rencontrer. Une amie m'avait dit, qu’avec ce film je réalisais un peu mon coming out.
Je trouvais cela intéressant de le présenter comme ça, parce que je n'avais pas mis ces mots dessus, mais c'est vrai qu'il y a quelque chose de cet ordre. Je viens avec cet outil, qui est la caméra représentant le cinéma, au sein de ma famille, et je m'en empare pour faire parler les miens, au service de ma famille et de notre histoire. En même temps, il y a aussi le coming out dans l'autre sens, où pour moi, le fait de faire un film sur ma famille, sur l'histoire dont je suis issue, c'était aussi une façon de me présenter un peu au monde du cinéma, avec la famille dont je suis issue.
C. L. : En réalisant ce film, sentais-tu l’envie d’ajouter des images manquantes à un album de famille ?
S. El M. : En fait, c'est vrai que quand je commençais à faire ce film-là, je ne me pose absolument pas ces questions-là : cela partait vraiment d'un besoin, d'une urgence très personnelle. Il y a vraiment l'enjeu de m'armer, pour me donner du courage, d'une caméra et d'y aller.
C'est vraiment le geste qui m'intéresse avant tout. Et après, évidemment, dès que je commence à entrer dans le processus d’écriture, et dans les premières étapes de rencontres avec des producteurs pour défendre son projet face à des commissions, très vite est apparu cet enjeu de la place que prend ce film dans ce grand album du cinéma qui commence à monter à la surface.
Déjà, c'est une responsabilité de faire un film sur sa famille, mais c'est aussi une responsabilité supplémentaire de faire un film sur une famille d'origine maghrébine, identifiée comme arabe et ou musulmane, etc. Et dans le contexte actuel, j'étais tiraillée, et puis je me posais plein de questions sur jusqu'où je vais dans ce que je raconte : est-ce que ça ne va pas être récupéré ? En fait, c'est parce qu'on est tellement peu représentés qu'effectivement, quand on fait quelque chose où il s'agit de nous, il y a toute une flopée de responsabilités qui s'abattent.
C. L. : Dans le processus de réalisation, comment s’est passé le consentement de chacun et chacune à être filmé es, ainsi que le rapport de pouvoir de ta mère sur toi et de toi sur elle avec ta caméra ?
S. El M. : Oui, il y a plusieurs couches, en fait, dans ces rapports de pouvoir. Tout d’abord, je suis membre de la famille. Le fait que je sois la dernière fille aussi, ça me donne une certaine place dans la famille, c'est-à-dire que j'ai un peu ce rôle de toute façon, presque de facto, de celle qui se permet plus que les autres.
Pour le film, cette place qu'on m'attribue m'a servi, comme si quelque part, faire un film était perçu comme un caprice. En même temps, j'étais très consciente et j'avais une peur énorme de cette responsabilité, consistant à les filmer, sans savoir jusqu'où je pouvais aller. Il y avait la responsabilité de les filmer, et puis après, ce que j'en montrerai, mais il y a aussi, tout simplement, la peur de parler de certaines choses qui n'ont jamais été abordées directement au sein de la famille, et donc de prendre ce rôle d'être celle qui parle de choses qu'on évite. Ainsi, le pouvoir circule, c'est-à-dire que je suis la petite, mais en même temps, il y a des moments où je deviens la grande, et c'est vraiment tout le temps ce rapport-là qui s'inverse pendant le processus du film.
Par rapport à la question du consentement global, je voulais à tout prix que tout le monde comprenne dans quoi nous nous embarquions, dans la mesure du possible, parce que moi, je viens d'une famille où mes soeurs savent ce que c'est qu'un film, alors que pour mes parents, c'est un peu plus abstrait.
Même pour moi, qui ai fait des études de cinéma, je ne me rendais pas compte à quel point, en réalité, le film allait être diffusé. Cependant, j'avais besoin de m'embarquer avec eux, avec honnêteté et de leur dire : « je m'empars de cet outil qu’est la caméra, parce que j'ai besoin qu'on parle de certaines choses entre nous, mais ça va devenir un objet qui est un film, qui va être diffusé, qui va aller au cinéma, qui peut aller à la télévision ». Ça, c'était vraiment quelque chose sur lequel j'insistais beaucoup, en ayant conscience que ça restait abstrait.
J'essayais un maximum de tout expliquer et de voir ce que ça donnait, si les miens me suivaient quand même. Presque à ma grande surprise, je n'ai pas eu d'obstacle. Si à partir du moment où tu dis, « vous avez le droit de ne pas être d'accord, mais ça fait partie du film, vous pouvez vous exprimer », il y a un espace. Quand la caméra tourne, à tout moment, on peut exprimer le conflit, on peut dire non, j'ai pas envie que ça soit filmé.
C. L. : Est-ce que le titre au pluriel exprime à la réalisation une collaboration collective ?
S. El M. : Par rapport à la co-écriture, cela se passe de manière plus subtile. En tout cas, je ne me suis pas assise avec ma mère en disant « comment est-ce que tu veux que je filme, etc ». Ce que j'ai fait avec ma mère et un peu mon père aussi, mais que je n'ai pas fait avec mes sœurs, c'est que ma mère, je la suis avecma caméra. Je la suis, je vais au Maroc et en réalité, c'est elle qui décide si elle veut bien que je la filme à ce moment-là.
Donc moi, je suis toujours prête à la filmer. En fait, tout est toujours une négociation. En ce sens, elle co-écrit le film et tout est négociation parce que pour elle, un film, n'a pas de valeur particulière. Pour elle, à ce moment-là, ce qui importe, c'est mon père qui revient du marché et le repas à préparer. D'abord, on prépare ça et puis tu me filmes si on a le temps, me disait-elle.
Il y avait aussi des négociations, surtout quand je la filme à l'extérieur. Je ne l'ai pas beaucoup filmée à l'extérieur. On était beaucoup dans la maison mais pour la dernière séquence, quand je la filme à la chute d'eau, là, il y a un enjeu pour elle.
Être filmée à l'extérieur face aux autres, c'est un peu plus compliqué pour elle. il fallait que je me tienne à une certaine distance. Parfois, elle me demandait de l'attendre et de ne pas la suivre. Parfois, j'écoutais. Parfois, je n'écoutais pas.
Ça circule tout le temps. Il n'y a pas une personne qui détient le pouvoir complet.
C. L. : Tu es consciente aussi qu’en changeant d’endroit tu vas pouvoir libérer la parole.
S. El M. : Quand je décide d'aller au Maroc avec elle, je me dis, peut-être de manière un peu naïve, que ça va lui permettre de parler du passé parce qu'elle sera sur place et d'être sur cette terre-là, d'être dans son village d'enfance, d'être là physiquement va permettre l'accès aux souvenirs.
Je voulais partir toute seule avec ma mère pour vivre des choses que je n'avais jamais expérimentées avec elle. Mes parents sont tout le temps ensemble, en fait. Et pour ce film-là, j'avais besoin de me focaliser sur elle et donc, je vivais la présence de mon père comme un élément perturbateur qui allait prendre de la place. Si elle est face à lui, elle ne s'exprimera pas de la même manière. Et puis, s'il est là, elle est toujours un peu préoccupée par lui et son confort, etc. En fait, j'avais besoin de cet espace et qu'elle soit dans les meilleures conditions, quelquepart pour que moi, je puisse accéder à sa parole. Sur place, ce n'était donc pas une option de partir sans mon père et puis aussi, tout simplement, parce que mon père, en réalité, a été un facilitateur énorme pour ce tournage parce qu'il était plus encourageant quelque part pour le film que ma mère et il était un peu fier aussi que je vienne avec une caméra dans le village.
Mon père faisait un peu le directeur de production sur le tournage : c'est lui qui gérait les courses et du coup, je lui donnais des missions pour pouvoir avoir des temps libres avec ma mère. Et lui, ça lui allait très bien parce que c'est un homme qui a besoin de missions.
La réalisation du film était donc imbriquée dans le quotidien mais c'étaient des choix.
C. L. : La réalisation du film est aussi l’opportunité pour toi de partager des moments privilégiés avec ta mère.
S. El M. : C'est vrai mais il y a quand même quelque chose de particulier parce que ça m'a permis de créer cet espace-temps où je passe ce temps avec elle que je n'aurais jamais passé autrement. C'est-à-dire que le cinéma vient m'aider parce qu'en réalité, si j'avais vécu ces moments-là sans caméra je ne pense pas que j'en aurais tiré les mêmes bénéfices. C'est là où le montage a pris une place énorme dans mon processus très personnel de pouvoir revoir tout ce que j'ai tourné et de me reposer des questions sur la place que je prenais.
Par exemple, la séquence de la fin de mon film où je sors en me disant que ma mère me rejette pour la énième fois et que je vis ce tournage comme un échec, se transforme au montage en une autre lecture. Revoir cette scène m’a permis de nuancer ce qui s’y jouait grâce aussi au regard de ma monteuse qui m'aide à percevoir d'autres choses.
Je travaillais avec la chef opératrice Victoire Bonin avec qui nous parlions énormément. Nous avions ainsi tout le temps des moments de retour et en même temps nous filmions beaucoup dans une espèce de gourmandise. Filmer n'était pas le problème mais il me fallait des pauses pour comprendre ce qui se joue dans la parole. Sur le moment même, je sentais que j'avais été trop loin par rapport à ma mère et il fallait que je m'arrête tout simplement.
C. L. : Quelles étaient les consignes que tu avais donné à ta cheffe opératrice pour filmer ?
S. El M. : Elle avait beaucoup de marge de manœuvre et elle a justement dirigé sa caméra par rapport. Filmer ses parents, ça peut être compliqué si en plus beaucoup de choses n'ont pas été réglées. Victoire me permettait tout le temps de déplacer mon regard parce qu'elle avait une telle tendresse dans sa façon de les filmer. Elle a vraiment développé une relation avec eux jusqu'à aujourd'hui, qui faisait que le fait qu'elle soit derrière la caméra à des moments très sensibles avec moi était tout à fait possible parce qu'il y avait une vraie confiance qui s'était installée.
C. L. : Est-ce que tu as pensé à la fois le film comme une opportunité psychanalytique de développer un dialogue avec ta mère et d’autre part de créer un espace cathartique pour le public ?
S. El M. : Il y avait quelque chose qui s'inscrivait dans la continuité pour moi déjà du fait d'amener une caméra dans l'intimité familiale et puis après d'assumer de rendre mon récit public. Montrer le film à des inconnus ce n'est pas comme le montrer à la famille et en fait cela a été extrêmement libérateur de pouvoir le montrer, parce qu'il fallait que je sois prête à tous les retours imaginables possibles.
Voir que cette parole qui a émergé dans le film faisait émerger d'autres paroles, tout simplement parce que les gens du coup avec les films de famille se mettent à parler de leur propre famille et à ce moment-là, on se sent moins seule.
Les Miennes
de Samira El Mouzghibati
Documentaire
97 minutes. Belgique, France, 2024.
Couleur
Langues originales : français, arabe, rifain
Scénario : Samira El Mouzghibati
Images : Victoire Bonin
Montage : Lenka Fillnerova Son Musique Yannick Dupont Production
Musique originale : Yannick Dupont
Son : Samira El Mouzghibati
Production : Sébastien Andres (Michigan Films), Alice Lemaire (Michigan Films), Vincent Metzinger (Pivonka Production), Steven Dhoedt (Visualantics)