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Cédric Lépine : Tu as précédemment dit que tes documentaires t'ont préparé à la fiction mais ne peut-on pas voir aussi dans la fiction du Pays d’Arto un prétexte à documenter une réalité complexe ?
Tamara Stepanyan : Je pense qu'effectivement tu as raison parce qu’afin de préparer le film, j’ai passé des années à traverser les paysages d’Arménie, à écrire, à réfléchir et à méditer. Ça nourrit mon imaginaire.
En traversant les paysages, je filmais mes documentaires. J'étais inspirée par des lieux, par des gens, par des visages, par des femmes, par des hommes, par des enfants. Ensuite, de la fiction au documentaire, l'un nourrit toujours l'autre. Je pense que dans tout ce que j'ai fait jusqu'à aujourd'hui, la fiction nourrit le documentaire comme le documentaire nourrit la fiction.
C. L. : Comment vois-tu le fait d’inviter des acteurs connus du public français, de Camille Cottin à Denis Lavant, pour générer de la fiction ?
T. S. : J’ai grandi avec un imaginaire filmique associé à Denis Lavant dans les films de Leos Carax, pour moi une icône du cinéma français. Quant à Camille Cottin, je l’avais vu dans Stillwater (2021) de Tom McCarthy aux côtés de Matt Damon et elle m’avait beaucoup impressionnée. C’est Zar Amir Ebrahimi qui m’a dit que ce serait une super idée de lui proposer le rôle principal. Avec également le talent de Claire Mathon à l’image cela devenait un premier film de femme.
J'ai grandi avec un père acteur, c'est-à-dire que les gens connus ne m'ont jamais fait peur. Dans le sens où j'avais chez moi, à Erevan, dans mon appartement, toute la crème des acteurs et des actrices d’Arménie, tout le temps. Ainsi, quand tu grandis avec les stars, le star système ne t’impressionne plus, tu es immunisée d'une certaine façon et tu les vois comme des êtres humains complètement normaux. Ainsi, malgré la stature d’acteurs et d’actrices comme Camille Cottin, comme Zar Amir Ebrahimi et Denis Lavant, j’ai pu les traiter en fait comme des personnes avec qui j’avais envie de partager un voyage.
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C. L. : De ce point de point de vue, ton récit est une Odyssée à l’envers où l’épouse part à la recherche de son défunt époux sur un territoire marqué par la guerre.
T. S. : Au début de l’écriture, je voulais que mon héroïne arrive en Arménie pour quelque chose de très concret : l’acte de naissance de son époux pour ses enfants. Elle arrive donc pour quelque chose d'assez simple, mais assez vite, elle est invitée dans le trauma du pays d'Arto. Parce que finalement, qu'est-ce que c'est tout ça si ce n'est pas le monde d'Arto qui lui manquait ? Dans le puzzle mental figurant son époux, il lui manquait une pièce.
Elle est dès lors invitée à faire ce voyage de 20 ans à travers l'Arménie où elle va rencontrer des personnages réels, des personnages plutôt en deuil, en joie, des enfants, des adultes, parfois des personnages un peu mythologiques, parfois des personnages étranges, comme l'homme qui dit « We are born in blood and war, have fun ».
Pour moi, elle passe son temps à rencontrer les différents visages d'Arto, l'Arto qu'elle ne connaissait pas. C'est-à-dire qu'il y a un Arto dans chaque personne qu’elle rencontre, dans les ruines, dans les bidonvilles : Arto hante cette femme. Progressivement, elle rntre dans quelque chose qui n'est pas réel, comme cet homme complètement fou interprété par Denis Lavant, qui représente pour moi toutes les guerres : pas seulement la guerre en Arménie, mais aussi le génocide de Gaza. Il parle toutes les langues : c'est le soldat fou qui incarne toutes ces catastrophes qui nous ont entouré.es durant plus d’un siècle en Arménie.
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C. L. : Pourquoi effectivement avoir voulu te confronter à un ensemble de conflits plutôt que la guerre récente dans le Haut-Karabakh ?
T. S. : Depuis le départ, j'avais dit à Jean-Christophe Ferrari avec qui j’ai commencé l’écriture du cénario, que j'aimerais bien brosser une sorte de portrait de mon pays à travers ses blessures. Je voulais parler des traumas, des membres amputés, des cicatrices qui font mal, des traumas qui ne passent pas.
Je parle ainsi de génocide, de plusieurs guerres entre l'Azerbaïdjan et le Karabakh, tous les désastres qui ont failli détruire l'Arménie et comment aussi les Arméniens ont ce moyen assez magique de se relever des ruines. Je pense que c'est ça qui m'a vraiment impulsée à faire ce film. C'est ça que j'avais envie d'explorer mais j'étais aussi très consciente que c'était très chargé, que c'était très compliqué. Si la conception du film a pris tant d'années d'écriture, c’est peut-être parce que c'était compliqué de mettre autant dans 1h40.
J'ai grandi dans une famille où il y a eu plusieurs générations de combattants et combattantes, entre ma grand-mère qui a fait la Seconde Guerre mondiale, la mère de ma grand-mère qui est une rescapée du génocide, mon père et tous ses camarades qui ont quand même été impliqués dans la guerre de 1993, entre mes cousins, mes petits-neveux qui ont fait la guerre de 2020. Je ne suis pas du tout unique en cela : tous les Arméniens et Arméniennes ont quelqu'un qui a perdu quelqu'un dans le génocide, dans une guerre, dans le tremblement de terre.
C. L. : Le film est un voyage ainsi introspectif où il doit y avoir beaucoup de toi dans les deux personnages féminins Céline et Arsine.
T. S. : Complètement. Au début du scénario, il y avait beaucoup plus de moi dans Arsine et avec les années j'ai mûri et je suis devenue Française plus proche de Céline. Je suis Française depuis 6 ans maintenant et j'ai commencé à écrire alors que je parlais à peine français.
Aujourd'hui, je suis bien intégrée en France et je suis presque contente d'avoir réalisé le film à ce moment-là. C'est-à-dire qu'en 2024, après 10 ans à penser le film, je me dis peut-être que c'était important que j'arrive à sortir le personnage de Céline comme elle est aujourd'hui incarnée.
C'est-à-dire que j'avais du mal avec le personnage de Céline depuis le départ parce que je ne me sentais pas assez française, mais au fil des années de réécritures, avec l'aide bien sûr de mes coscénaristes, je me suis vraiment sentie proche d'elle. Je me sens complètement impliquée dans les deux femmes.
Arsine, c'est aussi celle que j'aurais voulu être mais que je n'ai pas été. Pour Arto, c'est celui que je suis. Ça veut dire que je suis partie à 12 ans alors que j'étais enfant. Arsine est la combattante qui reste et qui protège son pays. En même temps, je pense que ce désir de combattante, je l'ai transformé en cinéma, à faire des films, comme Le Pays d'Arto où quand même, j'arrive à incarner, à travers Arsine, ce personnage assez extraordinaire. Je trouve qu'elle est magnifique, elle est aussi un personnage mythique.
C. L. : La quête d’identité de Céline pour son fils Émile est complexe parce que cette identité peut le conduire à l’impliquer dans un conflit armé, dans un pays où toute la population est contrainte à prendre les armes.
T. S. : Ce sera à Émile de choisir ce qu'il fera avec cette histoire chargée. Il a eu un père arménien, un père combattant, un père héros ou pas, chacun décidera. Effectivement, en tant qu’Arménien, tu as l'obligation de faire le service militaire et d'aller au combat si la guerre éclate. En fait, on passe notre temps à protéger les enfants, parce qu'on est parents. Mais je pense que c'est important aussi de faire confiance aux enfants, parce que quand on transmet quelque chose aux enfants, on réfléchit aussi à ce qu'ils vont faire avec. Je me sens pour ma part assez privilégiée, parce que mes parents m'ont fait beaucoup confiance. Je pense qu’il est très important de donner aux enfants leur place pour prendre leurs décisions, faire leurs propres erreurs, pas très graves j'espère, mais comme ça elles peuvent leur apprendre aussi, pour faire leur propre chemin. Je fais plein d'erreurs dans ma vie et je me dis « au moins, ce sont mes erreurs à moi, et j’ai appris par mes propres moyens ».
Je pense que c'est important pour Céline de pouvoir transmettre ça à son fils, parce qu’Arto n'est pas là. Lorsque quelqu’un se suicide sans laisser de mots, comment l’interpréter ? Je pense que Céline veut réparer ce silence. Parce que l'acte de suicide, c'est une sorte de silence, c'est surtout qu'on n'est pas accompagné par un mot qui explique. Céline a besoin d'écrire une lettre pour Arto, pour les enfants et pour elle. Peut-être que le film est la lettre qu'Arto n'a pas écrite aux enfants et à elle.
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C. L. : Céline semble avancer comme possédée par l’âme d’Arto qu’elle finira pas déposée sur ses terres d’origine.
T. S. : Arto aurait dû mourir à côté de ses camarades, où il y a les pierres à la fin du film. Quand elle tire avec le revolver, c'est là où elle donne l'âme d'Arto à cette terre qui lui appartient, pour qu'elle continue ce voyage maintenant sans Arto.
Arto vivra toujours en elle, dans les enfants, dans la terre, dans les feuilles, dans les fleurs, mais elle ne sera plus, comme tu dis, possédée.
C. L. : Que penses-tu de ton choix de défendre avec ton film un regard féminin sur la guerre ?
T. S. : Sincèrement, je pense que si les femmes avaient les postes de décision politique que les hommes ont aujourd'hui, on n’en serait pas là. Avec ce choix de protagonistes féminines, c'était aussi ma façon de mettre en avant l'intelligence, la sensibilité, le pouvoir féminin d’être une combattante. Céline et Arsine sont deux femmes extraordinaires qui, à leur propre façon et à leur propre échelle, veulent faire quelque chose dans ce monde.
J'ai inventé dans le scénario le transport des armes ou des drones : est-ce que ça existe en Arménie ? Je n'en sais rien mais c'est ça aussi la magie du cinéma : on peut parler, inventer, être inspirée par d'autres cultures, par d'autres langues, par d'autres nations, par d'autres pays. Heureusement qu’avec les films on peut s'ouvrir, on peut inviter, dialoguer et créer, sinon quelle est l'idée du cinéma ?
Le Pays d’Arto
de Tamara Stepanian
Fiction
104 minutes. France, Arménie, 2025.
Couleur
Langues originales : français, anglais, arménien
Avec : Camille Cottin (Céline), Zar Amir Ebrahimi (Arsine, la guide), Chant Oganessian, Hovnatan Avédikian, Aleksandr Khatchatrian, Babken Tchobanian, Denis Lavant
Scénario : Tamara Stepanian, Jean-Christophe Ferrari, Jean Breschand, Jihane Chouaib, Romy Coccia di Ferro
Images : Claire Mathon
Montage : Olivier Ferrari
Musique : Marc Ribot
Mixage sonore : Olivier Mauvezin
Montage sonore : Bruno Reiland, Jean-Marc Schick
1re assistante réalisatrice : Juliette Maillard
2nde assistante réalisatrice : Mélaine Delaunay
3e assistante réalisatrice : Eugénie Kaprélian
Maquillage : Emma Franco
Coiffure : Réjane Selmane
Costumes : Marie Frémont
Scripte : Bagrad Hayksson
Production : Stéphane Jourdain, Camille Gentet
Production exécutive : Jean-Christophe Meneec, Karine Simonyan
Coproduction : Tamara Stepanyan
Sociétés de production : La Huit, Pan Cinéma
Distributeur (France) : Pan Distribution
Attachée de presse : Rachel Bouillon