Billet de blog 26 janvier 2026

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Cédric Lépine

Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux

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"Tardes de soledad" d’Albert Serra

Plongée dans l’arène aux côtés du matador Andrés Roca Rey, ainsi que dans ses moments non médiatisés, avant et après la scène de mise à mort orchestrée d’un animal.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
Tardes de soledad d’Albert Serra © Blaq Out

Sortie du DVD : Tardes de soledad d’Albert Serra

En s’emparant pour la première fois du cinéma documentaire en un long métrage, Albert Serra réussit à inscrire son regard de cinéaste où les mythologies du pouvoir qu’il recherche habituellement dans ses films se retrouvent ici pleinement. D’ailleurs, il est aisé aussi avec le recul d’appréhender ses propres récits de fiction où il met en scène des figures incontournables autour de la question du pouvoir dans l’imaginaire littéraire européen, une manière d’appréhender la fiction avec une approche résolument documentaire. En effet, Albert Serra saisit un monde par une approche contemplative où ses protagonistes se définissent toujours dans l’espace où le sens de leur rôle vient émerger et surgir. Le pouvoir qu’incarne ses personnages est ainsi au centre de ses réflexions mais systématiquement dans un état de déliquescence avancée, qu’il s’agisse de Louis XIV sur son lit de mort (La Mort de Louis XIV, 2016), des rois mages désorientés (Le Chant des oiseaux, 2008), de Sancho Panza et Don Quichotte en errance (Honor de cavallería, 2006) ou encore de Dracula dépassé par le bouleversement intellectuel des époques qu’il traverse (Honor de cavallería, 2006) sans oublier la figure autosatisfaite et engoncée dans sa propre image du représentant de l’État français en Polynésie (Pacifiction, 2022).

Ainsi, représenter et par là questionner ce qui se joue pour un matador face à la puissance animale devant lui, comme deux figures de pouvoir en confrontation, vient ainsi s’enraciner pleinement dans les thématiques aux réflexions inépuisables du cinéaste. La subtilité de l’approche d’Albert Serra ici consiste à déconstruire la mise en scène propre de la corrida en adoptant un point de vue singulier ouvert à tous les événements. Ainsi, il ne s’agit pas de glorifier la figure du matador, même si celui-ci est le fil rouge du film et le protagoniste. En effet, Albert Serra s’intéresse davantage à l’image de celui-ci, sa propre mise en scène inconsciente plutôt que d’adopter ses propres codes pour épouser et défendre la corrida. De là encore peut surgir à plusieurs moments la victime sacrificielle que sont les nombreux taureaux qui s’enchaînent à l’écran avec systématiquement une issue mortelle dans un véritable bain de sang.

S’il filme avec bienveillance et respect tout le cérémonial construisant un matador au service de son image, Albert Serra invite sans cesse le regard réflexif du public à saisir les enjeux de la médiatisation de la mise à mort, dans le lien étroit entre sexualité et mort. L’érotisme des corps est ainsi omniprésente jusque dans l’obsession de la pénétration la plus profonde pour ôter la vie et imposer un pouvoir jouissif de domination ultime. C’est là aussi dans la continuité des films du cinéaste une étape supplémentaire de désacralisation des grands mythes des cultures espagnoles mais aussi judéo-chrétiennes dans leur dimension multiséculaire où la mise à mort du taureau s’inscrit dans une idéologie plurielle.

Illustration 2

Tardes de soledad
d’Albert Serra
Avec : Andrés Roca Rey, Roberto Domínguez, Francisco Manuel Durán, Francisco Gómez, Antonio Gutiérrez, Manuel Lara
Espagne, France, Portugal – 2024.
Durée : 120 min
Sortie en salles (France) : 26 mars 2025
Sortie France du DVD : 9 août 2025
Format : 1,85 – Couleur
Langue originale : espagnol - Sous-titres : français.
Éditeur : Blaq Out

Bonus :
Entretien avec Albert Serra (42’)

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