Eric Rohmer en cinq scènes

Éric Rohmer est mort lundi à 89 ans. Retour en cinq scènes et cinq thèmes sur une œuvre sublime et incomparable. (Texte écrit avec Olivier Cheval).

Éric Rohmer est mort lundi à 89 ans. Retour en cinq scènes et cinq thèmes sur une œuvre sublime et incomparable. (Texte écrit avec Olivier Cheval).

Rohmer et l'érotisme, La collectionneuse

On a beaucoup commenté ce grain de réel étonnamment salace qu'il y a dans tous les films de Rohmer, derrière la courtoisie du langage amoureux et la morale sévère de l'œuvre. Dans Libération, Didier Péron avait parlé à la sortie de Conte d'automne d'un « gang bang viticole », pour évoquer cette impression d'avoir affaire à un film porno dont on aurait ôté les scènes de cul. C'est peut-être qu'on a peu l'habitude de voir ainsi représentés la séduction et le désir sans leur accomplissement dans l'acte sexuel. Le contenu érotique des films de Rohmer ne se décharge jamais, la tension sexuelle s'accumule sans se libérer. Il n'y a presque pas de sexe chez Rohmer. Le seul acte consommé de son cinéma est montré dans le noir, dans Le beau mariage : on n'y voit rien, mais on entend des râles de plaisir. Dans L'amour l'après-midi, la course vers l'adultère s'interrompt au moment où Zouzou attend le narrateur, nue sur un canapé. Qu'il n'y ait pas acte sexuel n'empêche pas les gestes équivoques et la chair dénudée : la main de Brialy sur le genou de Claire, la bouche de Feodor Atkine sur les pieds et les jambes de la jeune Pauline. Ce prologue de La collectionneuse montre à quel point Rohmer partage le fétichisme de ses personnages masculins : Haydée est d'abord vue de loin, mais la caméra ne cesse de se rapprocher de son corps, jusqu'à le décomposer en parties érotisées : ses pieds, ses jambes, sa poitrine, son dos. Le fétichisme de Rohmer est sensible jusque dans ses films historiques : dans L'Anglaise et le duc, qui se passe sous la Révolution Française, Rohmer s'attarde sur le cou de son héroïne, seule partie de chair que ses dentelles d'époque dévoilent. Et que la guillotine menace. Le fétichisme rohmérien n'est que le versant plastique d'une autre perversion qui fait l'ironie et la morale cruelles de ses films : le sadisme.

 

Rohmer et les années 80, Les nuits de la pleine lune

Rohmer était un incroyable découvreur d'acteur : il a fait débuter Marie-Christine Barrault, Daniel Pommereulle Fabrice Lucchini, Pascal Greggory, Arielle Dombasle et Melvil Poupaud, et a donné à Jean-Louis Trintignant, Françoise Fabian, Jean-Claude Brialy ou André Dussolier des rôles qui sont parmi les plus importants de leur début de carrière. Rohmer avait par ailleurs constitué autour de lui, au fil de sa carrière, une troupe d'actrices qui revenaient d'un film à l'autre. Certaines n'ont pas eu la chance de connaître le succès d'Arielle Dombasle : la délicieuse Rosette, la bouleversante Marie Rivière du Rayon Vert, ou les très jeunes Béatrice Romand et Amanda Langlet, toutes deux découvertes adolescentes. Au milieu de cette constellation règne une étoile trop tôt filée, l'ahurissante Pascale Ogier, la Louise des Nuits de la Pleine Lune. Fille de Bulle Ogier, icône de la hype parisienne, elle avait été révélée dans La vie comme ça de Jean-Claude Brisseau en 1978 et avait irradié de son étrangeté Le pont du nord de Jacques Rivette, où sa folie collait à merveille à son rôle d'extraterrestre androgyne. Toxicomane, l'actrice meurt la veille de sa vingt-sixième année, deux mois après la sortie des Nuits de la pleine lune qui lui vaut le prix d'interprétation à la Mostra de Venise. Créditée comme coscénariste du Pont du nord, son rôle dans Les Nuits de la Pleine Lune ne se limite pas à l'interprétation du personnage de Louise : c'est elle qui choisit ses vêtements et les objets de décoration des différents lieux du film, participant à l'esthétique si particulière du film, à cette grisaille émaillée de tâches colorées, de formes et de matières pop, conceptuelles, futuristes. Elle est pour beaucoup dans la touche 80's du film, trésor documentaire sur la mode et l'ambiance de la décennie. C'est elle qui présenta à Rohmer Elli&Jacno, qui signent la musique de cette scène de fête. On y a un bel aperçu de l'extraordinaire performance de Pascale Ogier dans le film. Sa maigreur extrême et sa voix suraiguë semblent ne pouvoir retenir aucune émotion, la laisser à chaque instant à fleur de peau. Il faut voir son dodelinement de tête, gentiment ironique envers la danse maladroite de son prétendant (Fabrice Lucchini). Son regard furtif envers le jeune androgyne vêtu de rose, son futur amant. La transformation de son visage quand son conjoint vient lui demander de partir avec elle. L'actrice n'est plus que la plaque sensible d'une foule d'émotions qui se succèdent à une vitesse affolante, par un geste, un regard, un clignement de ses lourdes paupières.

 

Rohmer et la métaphysique, Le rayon vert

Louise, l'héroïne des Nuits de la pleine lune (1984)interprétée par Pascale Ogier, veut tout : elle refuse de choisir entre les possibles qui s'offrent à elle. Elle veut habiter en couple dans un pavillon de banlieue et profiter d'une vie de jeune célibataire parisienne, vivre de jour et de nuit, ici et ailleurs. Obnubilée par son désir d'omnipotence et d'ubiquité, elle ne voit pas le signe menaçant de la pleine lune : à la fin du film, la réalité viendra lui rappeler violemment la dure nécessité de choisir pour ne pas laisser les autres décider pour elle. Delphine, l'héroïne du film que Rohmer tourna juste après (Le Rayon vert, 1986), est le négatif exact de Louise : elle ne désire rien. Elle n'est nulle part à sa place, rien ne lui dit. Elle part au ski, mais rentre à Paris dans la journée. Elle part en Normandie dans la famille de son amie Rosette, mais s'isole et va pleurer dans les bosquets. On lui propose un tour de bateau, mais elle a le mal de mer. Dans cette scène de déjeuner, elle fait son coming out à une tablée de bons vivants : elle est végétarienne. Non, elle ne mange pas non plus de poisson ou de pâté végétal. Elle refuse ce qu'on lui sert, mais surtout qu'on ne lui serve rien d'autre, qu'on se dérange pas pour elle. Puisqu'elle n'est pas vraiment là. Elle préfère la salade. C'est son amie prétend-elle. C'est léger, c'est aérien, c'est éthéré : au bord de l'inexistence, comme elle. Ce n'est pas la claque qu'une amie hésite à lui mettre pour la réveiller qui la fera renaître au monde, mais un miracle : un phénomène naturel sublime, le rayon vert qui suit les couchers de soleil. Il ne fallait rien de moins que la réalité revêtisse ses plus beaux atours pour que Delphine se mette à exister, et à aimer.

 

Rohmer et les jeux du langage, L'arbre le maire et la médiathèque

Fabrice Luchini, histrion génial présent dans six films de Rohmer (Les nuits de la pleine lune, Pauline à la Plage, Perceval le Gallois, le genou de Claire et l'arbre le maire et la médiathèque) est ici Marc Rossignol, qui se bat contre la construction d'une médiathèque risquant de défigurer le village de Saint-Juire-en-Vendée. Rossignol est l'archétype du personnage rohmérien : enivré par ses propres paroles, flirtant avec l'infatuation. Pascal Bonitzer notait à ce sujet: «Comme Johannes dans Ordet, qui a trop lu Kierkegaard, se prend pour Jesus Christ, les héros de Rohmer ont trop lu et se prennent pour quelqu'un d'autre, et comme lui ils attendent le miracle qui redonnera sens à une vie en déshérence». Le petit instituteur de province se fait militant habité de la cause écologiste, dans un film passionnant sur le rapport entre l'homme à la nature. La parole est chez Rohmer narcissique dans son apparence, déclamée jusqu'à sembler cuistre. Elle est surtout réflexive, et questionne inlassablement sur le monde (ici la politique). Le personnage rohmérien discourt, interpelle. Avec cette impression donnée que le bon sens fait la nique à la philosophie. Si bien qu'on soupçonne les Louise et autre Pauline d'avoir digéré en secret les grands classiques de la pensée, pour les avoir restitués «l'air de rien» dans une langue fluide et ordinaire.

 

Rohmer et les jeux de l'amour, Pauline à la plage

Le marivaudage ou l'amour comme un jeu. Un jeu parce qu'il est abordé de manière ludique, en badinant, comme ici Sylvain et Pauline. Mais surtout parce qu'il obéit à des règles, qu'il convient de comprendre, sinon d'approcher. Le pari des personnages de Rohmer est beaucoup là: mettre au jour la chimie complexe des sentiments. C'est la justification première de leur gonflement langagier. Ces dialogues étirés, ces monologues sans fin ne seraient finalement là que pour déplier le mode d'emploi du sentiment amoureux. Pour le comprendre ou pour s'en détourner ? L'amour chez Rohmer, il y a ceux qui le mettent à distance par ce jeu du discours comme Louise dans Les nuits de la pleine lune ou Henry dans Pauline à la plage. Et ceux, plus rares, qui s'y adonnent entièrement (Rémi et Marion dans les deux mêmes films). La trame retorse de Pauline à la plage révèle toute la complexité du jeu de l'amour, tout en manipulation, manœuvres et duplicité. Le jeune Sylvain est repoussé par Pauline parce qu'il a accepté d'entrer dans la mise en scène d'Henri : prendre sa place auprès d'une de ses conquêtes, juste le temps de lui sauver la mise. Sylvain le naïf s'abandonne aux manipulations des adultes et en perdra son premier amour.

 

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