Elephant, les nuages et l’existence

D'Elephant, le pisse-froid a retenu peu de choses : une grosse, moche, qui ne méritait pas de mourir, le baiser avant l'assaut, des jeunes filles dans les toilettes. Il se souvient surtout des plans interminables : les nuages à l’abandon, les couloirs arpentés sans fin. Il se demande alors pourquoi. Elephant esthétisant, complaisant, superbe et creux ?

D'Elephant, le pisse-froid a retenu peu de choses : une grosse, moche, qui ne méritait pas de mourir, le baiser avant l'assaut, des jeunes filles dans les toilettes. Il se souvient surtout des plans interminables : les nuages à l’abandon, les couloirs arpentés sans fin. Il se demande alors pourquoi. Elephant esthétisant, complaisant, superbe et creux ?

 

Elephant possède comme nul autre film la grâce. Mise en scène aérienne, teenage séraphique longuement promené. Loin d'être gratuits ou stériles, ces plans sont une interrogation philosophique. La pesanteur de l’être travaille les personnages.

 

Peut-être que Gus Van Sant n'a pas lu Sartre. Mais, comme l'auteur de La Nausée ou de L'Être et le Néant, il somme ses personnages d'exister. Il traque leurs déambulations, suit leur petite existence, leurs secrets pauvres et compliqués (je veux coucher avec toi, je me fais gerber dans les toilettes, embrasse-moi). Il ne les somme pas d'exister en tant que geeks, bogosses, petites pétasses ; juste d'exister tout court, confrontés à la nécessité d'un déploiement sans but. De même que le nuage sans but se déploie, se déploie comme John marche ; en attendant qu'un projet, une forme lui soit offerte. La marche, qui met à l'épreuve la patience du grand public, manifeste ce qu'est une vie adolescente : existence sans essence, un nuage prêt à devenir éléphant ou tueur de masse.
L'homme, ici blondinet de 20 ans, est jeté dans le monde, contraint d'assumer le poids d'une existence qu'il n'a pas choisi de mener ; le joli minet est coincé dans l'être.

 

Elephant est saturé de bruits, de musique, de sons divers, le bourdonnement ne s'interrompt pas. Le spectateur peut penser à Oblomov, fable existentialiste de Gontcharov. Oblomov rechigne à tout effort, se cloître, ferme ses volets et refuse toute lumière. Inerte, il tente de fuir l'être autour de lui. Il n'y a plus de lumière pour éclairer. Inerte encore, il s'est recroquevillé. Mais il y a toujours un bruit, le volet qui claque, un enfant qui crie (et ils crieront, dans Elephant). Tout vient lui rappeler l'impossibilité d'échapper à l'existence. Dans Le Feu follet de Louis Malle, pareillement existentialiste, Alain Leroy, oppressé par le brouhaha du café qu'il fréquente, se réfugie dans les toilettes. Il y est encore assailli par les bruits. Le bourdonnement suit les personnages. Il y a toujours une présence pour dire : tu es.

 

Alex, John, Elias sont sommés de choisir leur vie dans un univers que les référents –parents, professeurs- ont déserté, livrés aux hasards de l'existence, sans qu'aucun projet ne semble les concerner vraiment.
Pourquoi cette tuerie ? Gus Van Sant a le bon goût de ne pas nous asséner la liste des causes (Marilyn Manson, les armes à feu, la misère sociale, le manque de tendresse, l’absence de repères, etc.). Gus n'est pas même lévinassien : le visage n'oppose aucune résistance dans Elephant : on voit une conne, on la dégomme. L'être pèse et rien ne donne aucun projet – le projet d'un nuage, tout au plus. Nous arpentons nos vies comme des couloirs.

 

Avec Elephant, Gus van Sant suit la voie tracée par le Feu-follet de Louis Malle et Chantal Akerman (dans Jeanne Dielman notamment) et propose un cinéma existentialiste. La beauté obsédante du film tient au pourquoi qui le traverse, qui ne s'appesantit pas. Nous éprouvons la pesanteur de l'être mais les idées, comme les adolescents que nous sommes, ne pèsent que le poids d'un nuage.

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