Gaspard Dhellemmes
Journaliste à Mediapart

Billet publié dans

Édition

Citizen Kant

Suivi par 12 abonnés

Billet de blog 23 juil. 2009

Elephant, les nuages et l’existence

D'Elephant, le pisse-froid a retenu peu de choses : une grosse, moche, qui ne méritait pas de mourir, le baiser avant l'assaut, des jeunes filles dans les toilettes. Il se souvient surtout des plans interminables : les nuages à l’abandon, les couloirs arpentés sans fin. Il se demande alors pourquoi. Elephant esthétisant, complaisant, superbe et creux ?

Gaspard Dhellemmes
Journaliste à Mediapart

D'Elephant, le pisse-froid a retenu peu de choses : une grosse, moche, qui ne méritait pas de mourir, le baiser avant l'assaut, des jeunes filles dans les toilettes. Il se souvient surtout des plans interminables : les nuages à l’abandon, les couloirs arpentés sans fin. Il se demande alors pourquoi. Elephant esthétisant, complaisant, superbe et creux ?

Elephant possède comme nul autre film la grâce. Mise en scène aérienne, teenage séraphique longuement promené. Loin d'être gratuits ou stériles, ces plans sont une interrogation philosophique. La pesanteur de l’être travaille les personnages.

Peut-être que Gus Van Sant n'a pas lu Sartre. Mais, comme l'auteur de La Nausée ou de L'Être et le Néant, il somme ses personnages d'exister. Il traque leurs déambulations, suit leur petite existence, leurs secrets pauvres et compliqués (je veux coucher avec toi, je me fais gerber dans les toilettes, embrasse-moi). Il ne les somme pas d'exister en tant que geeks, bogosses, petites pétasses ; juste d'exister tout court, confrontés à la nécessité d'un déploiement sans but. De même que le nuage sans but se déploie, se déploie comme John marche ; en attendant qu'un projet, une forme lui soit offerte. La marche, qui met à l'épreuve la patience du grand public, manifeste ce qu'est une vie adolescente : existence sans essence, un nuage prêt à devenir éléphant ou tueur de masse.
L'homme, ici blondinet de 20 ans, est jeté dans le monde, contraint d'assumer le poids d'une existence qu'il n'a pas choisi de mener ; le joli minet est coincé dans l'être.

Elephant est saturé de bruits, de musique, de sons divers, le bourdonnement ne s'interrompt pas. Le spectateur peut penser à Oblomov, fable existentialiste de Gontcharov. Oblomov rechigne à tout effort, se cloître, ferme ses volets et refuse toute lumière. Inerte, il tente de fuir l'être autour de lui. Il n'y a plus de lumière pour éclairer. Inerte encore, il s'est recroquevillé. Mais il y a toujours un bruit, le volet qui claque, un enfant qui crie (et ils crieront, dans Elephant). Tout vient lui rappeler l'impossibilité d'échapper à l'existence. Dans Le Feu follet de Louis Malle, pareillement existentialiste, Alain Leroy, oppressé par le brouhaha du café qu'il fréquente, se réfugie dans les toilettes. Il y est encore assailli par les bruits. Le bourdonnement suit les personnages. Il y a toujours une présence pour dire : tu es.

Alex, John, Elias sont sommés de choisir leur vie dans un univers que les référents –parents, professeurs- ont déserté, livrés aux hasards de l'existence, sans qu'aucun projet ne semble les concerner vraiment.
Pourquoi cette tuerie ? Gus Van Sant a le bon goût de ne pas nous asséner la liste des causes (Marilyn Manson, les armes à feu, la misère sociale, le manque de tendresse, l’absence de repères, etc.). Gus n'est pas même lévinassien : le visage n'oppose aucune résistance dans Elephant : on voit une conne, on la dégomme. L'être pèse et rien ne donne aucun projet – le projet d'un nuage, tout au plus. Nous arpentons nos vies comme des couloirs.

Avec Elephant, Gus van Sant suit la voie tracée par le Feu-follet de Louis Malle et Chantal Akerman (dans Jeanne Dielman notamment) et propose un cinéma existentialiste. La beauté obsédante du film tient au pourquoi qui le traverse, qui ne s'appesantit pas. Nous éprouvons la pesanteur de l'être mais les idées, comme les adolescents que nous sommes, ne pèsent que le poids d'un nuage.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Des femmes et des enfants survivent dans la rue à Bagnolet
Une vingtaine de femmes exilées, et autant d’enfants, dont des nourrissons, occupent un coin de rue à Bagnolet depuis le 4 août pour revendiquer leur droit à un hébergement. Une pétition vient d’être lancée par différentes associations pour soutenir leur action et interpeller les autorités sur leur cas.
par Nejma Brahim
Journal — Logement
Face au risque d’expulsion à Montreuil : « Je veux juste un coin pour vivre »
Ce mardi, une audience avait lieu au tribunal de proximité de Montreuil pour décider du délai laissé aux cent vingt personnes exilées – femmes, dont certaines enceintes, hommes et enfants – ayant trouvé refuge dans des bureaux vides depuis juin. La juge rendra sa décision vendredi 12 août. Une expulsion sans délai pourrait être décidée.
par Sophie Boutboul
Journal — Énergies
La sécheresse aggrave la crise énergétique en Europe
Déjà fortement ébranlé par les menaces de pénurie de gaz, le système électrique européen voit les productions s’effondrer, en raison de la sécheresse installée depuis le début de l’année. Jamais les prix de l’électricité n’ont été aussi élevés sur le continent.
par Martine Orange
Journal — France
Inflation : le gouvernement se félicite, les Français trinquent
L’OCDE a confirmé la baisse des revenus réels en France au premier trimestre 2022 de 1,9 %, une baisse plus forte qu’en Allemagne, en Italie ou aux États-Unis. Et les choix politiques ne sont pas pour rien dans ce désastre.
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet de blog
Faire face à l’effondrement du service public de santé
Après avoir montré l’étendue et les causes des dégâts du service public de santé français, ce deuxième volet traite des solutions en trompe-l’œil prises jusque-là. Et avance des propositions inédites, articulées autour de la création d’un service public de santé territorial, pour tenter d’y remédier.
par Julien Vernaudon
Billet de blog
Variole du singe : chronique d'une (nouvelle) gestion calamiteuse de la vaccination
[REDIFFUSION] Créneaux de vaccination saturés, communication inexistante sur l'épidémie et sur la vaccination, aucune transparence sur le nombre de doses disponible : la gestion actuelle de la variole du singe est catastrophique et dangereuse.
par Jean-Baptiste Lachenal
Billet de blog
Variole du singe : ce que coûte l'inaction des pouvoirs publics
« L'objectif, c'est de vacciner toutes les personnes qui souhaitent l'être, mais n'oublions pas que nous ne sommes pas dans l'urgence pour la vaccination ». Voilà ce qu'a déclaré la ministre déléguée en charge des professions de santé, au sujet de l'épidémie de la variole du singe. Pourtant pour les gays/bis et les TDS il y a urgence ! Quel est donc ce « nous » qui n'est pas dans l'urgence ?
par Miguel Shema
Billet de blog
Ce que nous rappelle la variole du singe
[REDIFFUSION] A peine la covid maitrisée que surgit une nouvelle alerte sanitaire, qui semble cette fois plus particulièrement concerner les gays. Qu’en penser ? Comment nous, homos, devons-nous réagir ? Qu’est-ce que ce énième avertissement peut-il apporter à la prévention en santé sexuelle ?
par Hervé Latapie