La réalité augmentée diminue-t-elle la socialité?

Internet est plus qu’un univers, c’est un métavers, pour reprendre l’expression de Neal Stephenson. C’est un univers multiple, perpétuellement reprogrammable, et qui peut aussi bien témoigner de la réalité qu’en inventer une autre ou faire les deux en même temps. Il m’apparaît probable que son histoire n’en est qu’au tout début. Pourtant, déjà, le bébé semble pouvoir échapper à ses créateurs. Coup de lorgnette sur l’histoire d’un « inter-mondes ».

Internet est plus qu’un univers, c’est un métavers, pour reprendre l’expression de Neal Stephenson. C’est un univers multiple, perpétuellement reprogrammable, et qui peut aussi bien témoigner de la réalité qu’en inventer une autre ou faire les deux en même temps. Il m’apparaît probable que son histoire n’en est qu’au tout début. Pourtant, déjà, le bébé semble pouvoir échapper à ses créateurs. Coup de lorgnette sur l’histoire d’un « inter-mondes ».

Les premiers textes sacrés relatant la naissance de l’Internet furent une série de notes techniques qui convainquirent la D.A.R.P.A. (Agence Américaine d'obédience militaire) de travailler sur la construction d’un réseau nommé ARPANET. C’était au début des années 60’. La suite est très longue et se trouve résumée par ce très bon article, si vous souhaitez avoir plus de détails. Toutefois, si vous chechez à mettre un nom sur la création d’Internet, vous allez en trouver un : Tim Berners-Lee.

Etrange personnage, que ce Tim Berners-Lee, et auquel le Financial Times consacre un article au début du mois de septembre 2012 (1). Et je vais m’attarder un petit peu sur cet article parce qu’il le vaut bien. Non pas tant par ses qualités littéraires que par le mélange d’angélisme et de lucidité dont il témoigne. Vous trouverez d’ailleurs une traduction de cet article en pièce jointe au format ®Word

Tim Berners-Lee est un sujet de sa majesté la Reine d’Angleterre qui, après avoir étudié à Oxford est parti travailler au CERN, à Genève. Là, il trouve une base de données (adresse des contacts du CERN) de plusieurs milliers de personnes et « a l’idée » de conçevoir un espace de travail virtuel permettant de réunir des gens distants de centaines ou milliers de kilomètres. Le Web est né. Proposé en interne (au CERN, donc) de façon parfaitement gratuite, puis aux entreprises sans coût d’accès supplémentaire, ce réseau d’adresses - elles-mêmes nommées Internet Protocole  Adresses (qui sera francisé en "adresses I.P.") - l’emporte rapidement sur son concurrent.

Aujourd’hui Directeur du W3C (World Wide Web Consortium), partagé entre l’Université de Southampton et le prestigieux Massachusetts Institute of Technology (M.I.T.), Tim Berners-Lee milite activement pour l’open source (il est aussi le directeur du nouvel Institut de l’Open Source britannique, l'Open Data Institute) et contre les réseaux fermés de type iTune ou les réseaux sociaux à terminaux tels que Facebook ou Twitter (il les bannit autant que possible de son univers de travail), même s'il convient aisément de leur succès financier. « Mais leur situation de monopole signe leur futur déficit d’innovation et donc leur perte » dit-il en substance lorsqu’il les évoque. Pour ce qui est de la confidentialité du Net, W3C est engagé dans « Do Not Track », entreprise de protection des données circulant sur Internet.

J'en profite pour souligner à nouveau combien le Net en général et ses moteurs de recherche en particulier sont extrêmement indiscrets. Un petit rappel et quelques suggestions sur le sujet sont présentés ICI.

Rêvant de connecter le fond de la Jungle, Tim Berners-Lee n’en compare pas moins le web à un « « jeu du chat et de la souris à l’échelle mondiale, à la fois social et technologique ». Fervent défenseur de l’interopérabilité des données (les rendre immédiatement disponibles et connectées entre elles, sans filtres), il travaille (aussi !) à ce qu’il a appelé le « web sémantique » et que l’on pourrait résumer par : « Toutes les données sont disponibles immédiatement, quelle que soit la question, sans filtrage préalable ». Le créateur du Web est un chantre de la transparence des données et un militant pour l'absence de censure.

Cela risque quand même de ne pas être suffisant, car peut-être bien que ce que Tim Berners-Lee n’avait pas prévu se trouve caché quelque part dans la physique quantique.

Pour faire lapidaire, la physique quantique envisage que toute particule soit aussi une onde, mais que l’on ne puisse pas étudier en même temps ses caractéristiques liées au fait que c’est une particule et celles liées au fait que c’est une onde. C’est ce que l’on nomme la dualité onde-corpuscule. Pour prendre un exemple simple, si vous mesurez une masse, vous ne pouvez pas mesurer en même temps une fréquence de vibration. Ce sont deux univers physiques distincts. L'approche quantique est donc nécessairement théorique et mathématique. La mécanique quantique prévoit, et le résultat des expériences confirme, ou pas. Surprise, les résultats valident les théories. Le problème de la physique quantique étant quand même qu’il s’agit d’un univers nécessitant une maîtrise de concepts mathématiques avancés, ce qui la rend difficile d’accès. Pour ceux qui sont intéressés, quelques développements ICI. Et afin d’illustrer ce monde étrange dans lequel nous fait pénétrer la mécanique quantique, sachez qu’il est possible de démontrer que le résultat d’une expérience qui s’est produite aujourd’hui a été influencé par quelque chose qui se passera demain : c’est l’expérience de Marlan Scully.

Dans cet univers ou la physique et les mathématiques ont un goût étrange venu d’ailleurs, il vient d’être réalisé une expérience de téléportation de photons (les photons sont des particules/ondes qui véhiculent la lumière), ou plus exactement d'états quantiques de photons. C'était un test, une téléportation de 143 kilomètres, juste pour voir si "cela fonctionne" (cette distance est ridiculement faible au regard des possibilités théoriques) comme le souligne l’article dans la revue internationale Nature. Or, comme le souligne cet article (parmi quelques autres), puisque ce sont des états de photons qui ont été téléportés, c’est la possibilité à terme de concevoir un système de transmission d’information quasi-instantané (à quelques nanosecondes près), dépourvu de nécessité de « bande passante » - donc indépendamment du volume d'information transmis et du nombre de transmission simultanée qui s'opérent - et parfaitement sécurisé (puisque le décodage de réception sera à chaque fois spécifique du message envoyé) qui est démontrée.

En d’autres termes, et pour être tout à fait concret, la porte sera très prochainement ouverte (trois à cinq ans maximum) à un Internet parfaitement sécurisé, capable de transmettre en temps réel à n'importe quelle distance (il faut aujourd'hui 20 minutes environ pour qu'une comunnication téléphonique provenant de Mars nous parvienne), et à priori inaccessible aux hackers (tout au moins aux actuels hackers). Ce réseau sera donc très probablement réservé en premier lieu aux militaires et aux financiers puis rapidement aux multinationales.

Internet est déjà un pluriel avec plusieurs f'ractures, demain il aura un coté obscur.

Epilogue

Qui, aujourd’hui, n’utilise jamais ni Mappy, ni Google Map ni un GPS ni un lien situant une destination sur une carte virtuelle ? Il en reste, mais ils sont de moins en moins nombreux. Or, via ces logiciels, nous déléguons notre vision de la réalité physique. Les cartes traditionnelles, par la nature de leur support et son caractère inerte, nous rappelaient que regarder est de notre responsabilité. Les cartes électroniques, toujours plus précises et plus interactives, nous font oublier que ce n’est plus nous qui regardons et que ce que l'on voit n'est qu'une lecture, donc une interprétation de la réalité. Consulter sa carte routière, c’est décoder un univers avec ses codes et son échelle. Comme le dit très justement cet article, consulter une carte via son ordinateur ou son smartphone, c’est s’ajouter à cet univers.

Google prépare une application, se présentant sous forme d’une paire de lunette, et permettant de visualiser l’ensemble des coordonnées et éléments de réputation de la destination que vous avez devant vous. De la bonne gestion informatisée de la rumeur.

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Notez que l'image est très parlante : les messages provenant des lunettes sont nets, la réalité en arrière plan est floue. Comme toute paire de lunettes, celle munie de l’application fournie par Google est posée sur votre nez. C'est-à-dire posée entre le monde extérieur et nos propres sens qui permettent de l’appréhender. Dans toute l’acception de l’expression, elles se substituent à la réalité.

Il me semble donc que l'une des principales questions que pose un monde numérisé et interactif n’est pas technique, elle risque par contre d'être sociale, tant le social est profondément impacté par l’interactivité. Quant aux notions de conscience individuelle et de réalité, elles sont immédiatement interrogées.

Demain, la relation entre le « réel sensoriel » et le « psychiquement vrai » sera abondamment modifiée. Pour quel impact sur la notion de conscience de soi ?

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  1. L’accès au Financial Times peut être gratuit pour dix consultations hebdomadaires moyennant la simple délivrance d’une adresse mail valide.
  2. La traduction de l’article du Financial Times sur Tim Berners-Lee est en pièce jointe et au format ®Word pour ceux et celles que cela intéresse. Cette traduction, nécessairement imparfaite (ce n’est pas mon métier et je ne suis pas bilingue) est bien entendu disponible à la critique.

 

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