Les sociabilités neuves des «communautés d'information»

Dans le cadre de la Social Media Week, une soirée-débat animée par Mediapart était organisée mercredi 9 février à la Maison des métallos, sur le thème des «communautés de lecteurs». Compte-rendu.

Dans le cadre de la Social Media Week, une soirée-débat animée par Mediapart était organisée mercredi 9 février à la Maison des métallos, sur le thème des «communautés de lecteurs». Compte-rendu.

 

Pourquoi fait-on son nid ici plutôt qu'ailleurs? Pourquoi un lecteur va-t-il commenter l'actualité sur Rue89, sur Mediapart ou sur tout autre site d'actualité? Comment fraie-t-il son chemin dans la communauté jusqu'à pouvoir s'y détacher des articles d'information? Telles étaient les questions au programme de cette soirée-débat animée par Vincent Truffy, spécialiste de la presse et des nouveaux médias à Mediapart.

 

Pour y répondre, Isabelle Regnier (journaliste, critique de cinéma au Monde et réalisatrice d'un film-documentaire sur Rue 89), Antonio Casilli (sociologue CNRS-EHESS, auteur de Les liaisons numériques - voir l'entretien réalisé par Mediapart à la sortie du livre ici) et Milad Douhaeihi, titulaire de la chaire de recherche sur les cultures numériques à l'université de Laval au Québec (et auteur de Pour un humanisme numérique, à paraître courant avril 2011 au Seuil).

Pourquoi parler des «communautés de lecteurs» ? Peut-on d'ailleurs réellement parler de «communautés» ? À l'origine de ce débat, il y a l'idée que les pratiques permises par l'arrivée des médias participatifs engendrent des formes de sociabilité neuves, de nouvelles manières de faire lien, de converser et d'échanger, à partir desquelles une communauté émerge, s'agrège lentement et se structure autour de critères novateurs.

Des liaisons interpersonnelles naissent et s'entretiennent, débouchant soit sur des inimitiés chroniques, soit sur des amitiés véritables. Chacun est amené à pratiquer, de multiples manières, un espace discursif commun où des subjectivités différentes choisissent - ou non - de se livrer. Usages et statuts évoluent, de la part du journaliste comme du lecteur. La relation qui lie l'un à l'autre se recompose, elle obéit à de nouvelles configurations où possibilités et contraintes se réordonnent.

Nouvel élan, nouvelle envie

Isabelle Regnier, dans le film qu'elle a réalisé sur Rue 89 (La Rue est à eux), rappelle tout d'abord que l'arrivée des sites d'information en ligne à partir de 2007 s'effectue dans un climat difficile pour les journalistes, qui en plus d'une précarité croissante et diffuse subissent une perte de goût pour leur métier. L'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, les dérives du marketing politique et les concentrations économiques qui s'opèrent dans des organes de presse déficitaires pèsent sur les journalistes, qui souvent traversent une période de déprime.

Or, pour Isabelle Regnier, les médias en ligne réinventent une nouvelle pratique journalistique et renouent avec un certain idéal de l'information; ils parviennent notamment à se débarrasser de l'autocensure insidieuse qui gagne les journaux traditionnels, proposent des angles différents, reprennent le temps de l'enquête et renouent avec une certaine audace. A partir d'un nouvel outil, ils régénèrent surtout de l'envie. Une rennaissance a lieu.

Du côté des lecteurs, de nouvelles sociabilités

Débat à la maison des métallos (09/02/2011) © Virginnie Guennec Débat à la maison des métallos (09/02/2011) © Virginnie Guennec
Contre un discours de la déliaison et de l'isolement dont se rendrait coupable Internet en virtualisant nos expériences, Antonio Cassilli insiste sur la continuité qui existe entre le lien social éprouvé dans les rencontres physiques, qui émaillent la vie quotidienne, et le lien social établi par des canaux numériques. Entre réel et virtuel, il n'y aurait pas distinction, mais prolongement, écho, amplification.

En ce qui concerne les communautés numériques, le sociologue souligne l'existence de «styles communautaires» différents. Au sein de chacune d'elles se développent des attachements émotionnels, des jeux affectifs et des codes de conduite qui débouchent sur l'élaboration d'un ethos partagé, et ce malgré la multitude et les variations qui demeurent entre chacun des usagers. S'il y a de multiples manières de participer (de la simple recommandation d'un article à la rédaction d'un billet de blog, en passant par le commentaire), un attachement commun dessine les contours d'un véritable milieu socio-culturel, avec son histoire, ses codes, son esthétique...

De l'utilité du troll

Le troll est une figure que toute communauté numérique connaît bien. Identifiables et identifiés, ce sont des stars, des mascottes parfois, et il ne fait nul doute que chacun serait déçu si aucune d'entre elles ne se manifestait à la suite de ce papier. En vérité, les trolls, i. e. les commentateurs malveillants qui envahissent les fils avec des critiques souvent déplacées (et dans le seul but d'agacer), ont un véritable rôle structurant au sein de chaque communauté - et qui plus est sur internet, où leur présence est permanente et démultipliée. En effet, l'identification négative dont ils font l'objet permet aux autres membres de la communauté de s'identifier positivement entre eux: en faisant front contre un adversaire commun, ils font corps: «Face aux trolls, les autres sont porteurs de la norme sociale», justifie Antonio Casilli.

Le troll est ainsi le moment négatif de la dialectique de l'appartenance. Le magnétisme qu'il exerce agit comme une soudure dans la communauté, comme un raccord: il fédère. Bien entendu, poursuit Casilli, «il y a toujours un gentil hystérique qui cherche à le calmer». ce qui ne fait que renforcer son pouvoir de nuisance, aiguillonnant sa vindicte, lui donnant prétexte à se répandre. Mais s'agit-il d'un véritable pourvoir de nuisance ? Bien plus que nuire à la communauté, le troll la maintient en vie, en activité, l'anime. Grâce à lui, elle se renforce à son tour. C'est pourquoi Antonio Casilli défend l'idée que le troll «enrichit finalement la qualité du Web».

Le troll est également un support qui permet de définir et d'éprouver des normes collectives, de donner vie aux règles prédéfinies par chaque rédaction et chaque site au regard des lois qui les obligent (sur Mediapart, il s'agit de la Charte éditoriale, dont chacun est invité à prendre connaissance avant de participer à la vie du site). Le troll, même s'il interpelle directement la rédaction, permet ainsi de déplacer l'exercice du contrôle vers les participants eux-mêmes, qui s'organisent et élaborent parfois des tactiques pour le neutraliser. L'administration de la norme change: ce n'est plus la rédaction qui l'exerce mais ceux qui spontanément s'en saisissent dans la communauté. D'un contrôle vertical, on se déplace alors vers un contrôle horizontal. De même que d'une modération a priori, on passe à une modération a posteriori.

Enfin, si les trolls sont relativement bien identifiés au sein d'un espace social développé, il n'en demeure pas moins que sur Internet les identités discursives sont relativement volatiles et fugaces: chacun peut, à un moment ou un autre, occuper la position sociale du troll, pour peu que ses propos soient jugés impertinents, c'est-à-dire en décalage avec le contexte dans lequel ils interviennent. Dans une communauté essentiellement discursive et virtuelle, les identités ne sont ainsi jamais totalement arrêtées, mais sont au contraire rejouées à chaque prise de parole.

Les «communautés d'information» : des cités numériques?

Si des secteurs de la communauté peuvent s'extraire momentanément du journal auquel ils sont reliés, pour devenir des espaces à part, semblables alors à de simples plateformes sociales, les communautés de lecteurs hébergées par les journaux en ligne sont avant tout des communautés d'information, un terme qui, en tant que plus petit dénominateur commun entre les divers usages et pratiques auxquels s'adonnent les abonnés, semble plus adapté que celui de «lecteurs». En effet, les espaces interactifs Mediapart et Rue 89 sont construits autour de l'actualité, qui conditionne et nourrit les messages qui s'y échangent.

Ce faisant, on peut se demander si une «communauté d'information» n'est pas avant-tout un espace politique, une cité, avec son agora propre. L'actualité, c'est ce qui est regardé dans la marche de monde. La communauté d'information qui s'en empare est alors habitée par un souci du monde, et les participants, en se montrant attentifs à ce qui dépasse leurs subjectivités restreintes et leurs affaires personnelles, en échangeant sur ce qui les entoure, en discutant de sujets collectifs, participent bien entendu à un processus politique. Comme dans les agoras athéniennes et romaines, ils discutent et construisent du sens commun, prennent position.

D'après Milad Doueihi, la cité numérique ressemble plus à Rome qu'à Athènes. Elle partage en effet avec la cité romaine une certaine forme de déterritorialisation. Dans l'antiquité, Rome n'était pas représentée par les éléments urbains qui composaient sa géolocalité, mais par ses représentants, où qu'ils se trouvent. Par nature sans frontières (ni spatiales ni temporelles), la cité numérique n'appartient pas à la pesanteur d'un territoire: elle n'existe que par l'activité des membres qui lui donnent vie, que par l'implication, lecture ou écriture, de ceux qui viennent y participer librement et adhèrent à son projet. D'une certaine manière en adéquation avec les postulats de l'existentialisme, les espaces politiques digitaux ne sont pas fondés sur des critères de naissance, sur une généaologie, une filiation d'individus autochtones, sur l'inertie des traditions : ils se rassemblent au contraire autour du seul critère du choix. Dès lors, la cité numérique induit une nouvelle manière d'habiter le monde et de se repérer dans l'espace géopolitique.

Milad Doueihi rappelle à cet égard que la Rome antique ressemblait beaucoup aux cités digitales, dans le sens où l'idée de bien commun y prédominait sur les intérêts particuliers, excluant par principe la notion de droit d'auteurs, une notion qui reste problématique sur le web. Or en effet, en modifiant les configuration spatio-temporelle de l'échange, Internet transforme également la nature du document, la manière de faire document et de se documenter.

Une nouvelle pratique journalistique

Dans un tel contexte, le statut tout comme la pratique productive du journaliste évolue. Le frontière entre le journaliste et son lecteur s'estompe, des informations utiles souvent remontent dans les fils de commentaires qui succèdent aux articles. Comme le souligne Vincent Truffy, l'écriture d'un article ne coïncide plus avec la livraison d'une oeuvre achevée, mais avec le début d'un processus dialogique avec ses lecteurs. Autrement dit, la publication d'un article ne correspond plus à l'aboutissement du travail du journaliste, mais au contraire à son ouverture, à son commencement, un peu à l'image d'une rampe de lancement. Pour Antonio Casilli, «il faut arrêter de penser le fil de commentaires comme le débat qui suivait le film dans les années 70», c'est-à-dire comme un débat qui n'influence pas l'œuvre.

Désormais, lecteur et auteur se changent «interacteurs». Une réelle renaissance du lecteur s'opère, un lecteur qui devient proactif par le simple fait de pouvoir s'exprimer publiquement sur ce qu'il lit (ce qui n'est pas le cas quand il envoie des lettres aux journalistes de la presse écrite). En décidant du destin d'un contenu en temps réel (par le jugement public qu'il opère sur lui), le fil de commentaires est alors à même de modifier, par anticipation du journaliste, ce même contenu: ce qui peut être vecteur d'exigence, ou au contraire d'affaiblissement. Le danger existe en effet d'instaurer une popularité du clic qui briserait les efforts de la rédaction pour tenir une ligne éditoriale originale, et qui l'entraînerait dans une conformité néfaste à l'information.

Par ailleurs, l'interaction en temps réel subie par le journaliste peut s'avérer déstabilisante, obérer la sérénité dont il a besoin, être vécue comme une oppression ou comme une remise en cause neutralisante de l'autorité discursive qu'il convoque dans son acte de publication.

Certains abonnés présents avouent –pendant ou après le débat– une certaine lassitude pour le crépitement permanent des réactions ; ils en appellent à un «savoir se taire» replaçant l'acte de lecture et d'écriture dans une forme de respect originel, débarrassé du jeu concurrentiel et parfois puéril des petites subjectivités de chacun; un silence parfois sain, doté lui aussi d'une certaine qualité. Ils critiquent également la pression de l'amitié, le voyeurisme et les fissures que peut subir l'intimité de chacun en étant constamment exposée aux divers chemins d'accès numériques, et dénoncent de ce point de vue certaines ressemblances entre des sites comme Facebook et les sites d'information en ligne. Antonion Casilli admet d'ailleurs que le lecteur qui ne souhaite pas appartenir à la communauté au même degré d'intensité que les autres peut éprouver une gêne vis-à-vis des multiples signaux dont il est l'objet et qui peuvent, malgré leur vacuité ou leur innocence, revêtir une dimension agressive: «mon blog sur Mediapart, je ne le faisais pas pour avoir des amis», témoigne ainsi une abonnée.

Notons pour finir sur ce point que le brouillage des frontières entre les différents locuteurs engendre un flou sur les statuts discursifs de chacun, un vague qui peut être l'origine de nombreux conflits. Sans statut défini, que ce soit par un titre ou une rémunération, l'interacteur qui produit du contenu peut ressentir une certaine frustration, estimer ne pas être reconnu comme il le devrait. Le jeu des transactions n'étant pas toujours net entre chacun des intervenants dans le processus de production, une impression de mépris peut effectivement être ressentie (Pourquoi ne suis-je pas publié en Une ? Pourquoi ne suis-je pas bien recommandé ? En quoi ce que je peux dire n'a-t-il pas la même valeur que ce que dit tel journaliste, ou tel autre abonné ?) Mais ces déceptions sont inhérentes à tout processus de participation désintéressé, dynamique et spontané. C'est un risque qu'il faut accepter de prendre quand on décide de se lancer dans l'espace participatif d'un média en ligne - même si le rôle de la rédaction est bien évidemment de valoriser de la manière la plus équitable possible chacun des contributeurs.

Addictions pathologiques ?

Certains participants au débat ont également invoqué la dimension pathologique qui serait contenue dans l'implication exagérée d'un interacteur dans une seule et même communauté. Comme ces abonnés à Mediapart qui se mettent en pause, non pas parce qu'ils sont déçus par son équipe ou par ses contenus, mais parce qu'ils estiment y passer trop de temps. La communauté en ligne agirait alors comme une drogue et engendrerait des pratiques apparemment involontaires, des formes d'addictions.

Or, derrière ce terme d'addiction, il y a justement l'impression d'une précarité numérique, l'impression que l'on passe trop de temps à des choses qui ne sont pas véritablement productives, pas quantifiables, pas significativement reconnues et qui prennent le pas sur la vie réelle. Si Antonio Casilli admet que la participation en ligne peut être parfois excessive, il récuse la conception hydraulique de la sociabilité qui voudrait que, tel des vases communicants, un supplément de sociabilité virtuelle provoquerait une baisse équivalente de la sociabilité réelle. Il y aurait bien plutôt une forme de complémentarité entre elles, possibilité d'une sociabilité augmentée. Il rappelle à ce propos qu'aucune mesure scientifique n'est parvenue à ce jour à démontrer une quelconque causalité entre pratiques numériques et repli hors de la réalité –même si nous connaissons tous un geek dans notre entourage qui pourrait pourtant valider facilement cette même théorie du repli.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.