Billet de blog 1 déc. 2018

Fascinant, le cours de français ?

Par Jacqueline Triguel. Récemment, j'ai eu l'occasion de questionner Grégory Chambat et Philippe Meirieu (1) sur la fascination des médias et par là, de beaucoup de familles, face à certains courants et pratiques dans le champ de l'éducation : méthode Montessori, lever de drapeau en chantant la Marseillaise, neurosciences…

Catherine Chabrun
Pédagogue, écologiste et militante des droits de l'enfant -
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Tous deux ont expliqué la nécessité de déconstruire ces fascinations et de proposer d'autres voies pour défendre et faire évoluer une école publique dont les finalités devraient être plus de solidarité, d'égalité et d'émancipation pour les jeunes.

Cela m'a amenée à m'interroger sur la fascination qui peut également opérer autour du cours de français. Qu'est-ce qui fascine dans l'enseignement du français ? Qui est fasciné·e et pourquoi ? Qu'est-ce que cela implique, que d'être fasciné·e ?

La fascination :

Partons de la définition du mot « fascination ». Selon le Trésor de la Langue Français, la fascination, c'est l'« attrait irrésistible et paralysant exercé par le regard sur une personne, un animal ». C'est également l'« attrait exercé par une lumière, un objet brillant, le mouvement de l'eau, l'eau elle-même ».

C'est donc l'attirance presque hypnotique vers quelque chose de lumineux, d'éblouissant. Mais une attirance qui paralyse, qui empêche donc de bouger mais surtout, qui empêche de réfléchir, de penser.

Ce qui fascine dans le cours de français :

Ce qui fascine, globalement, dans le cours de français, c'est ce qui paraît être hors de portée du commun, qui ne peut être atteint que par un dur labeur, de longue haleine, demandant efforts et souffrance.

Il y a tout d'abord la fondamentale leçon de grammaire (d'orthographe, de conjugaison), sans laquelle nul·le ne peut se revendiquer professeur·e de français : la leçon de grammaire éblouit par sa structuration, par sa technicité et ses mots savants, par la perfection linguistique qu'elle vise. Enfin de l'ambition pour les élèves !

L'accompagne, bien évidemment, la dictée, quotidienne si possible, qui en impose elle aussi par la perfection qu'elle vise. Peu importe si à côté, les élèves n'ont pas de temps d'écriture libre ou spontanée. Ce qui séduit, semble-t-il, c'est qu'elles et ils sachent écrire parfaitement un texte de quelques lignes, évidemment extrait d'un « Classique », sous la dictée de l'adulte, durant quelques minutes.

Viennent ensuite les Classiques, justement, la Littérature, celle que nous évoquons dans le manifeste du collectif Lettres vives pour la contester en ce qu'elle a d'hégémonique, de fermé et de rigide. On est fasciné par de grands noms (de grands hommes souvent), mais aussi par ce que l'on considère comme des genres nobles – vieille querelle ! : roman, théâtre, poésie. A cela s'ajoute le nombre de pages, qui doit être conséquent, impressionnant. Combien de fois a-t-on pu dire ou entendre dire « tu verras au lycée, tu devras lire des livres de 400 pages, et tout·e seul·e ! », comme si c'était un gage de sérieux. Peu importe parfois de qui, de quelle époque, de quel genre ou registre. Peu importent le style, les qualités littéraires, tant que ça pèse lourd dans le sac !

L'écriture elle-même fascine, mais réduite à la syntaxe, à la bonne orthographe et même, pour certain·e·s, à une calligraphie soignée. Exprimer des idées de manière logique, cohérente, réfléchie et argumentée ? Quel intérêt, pourvu que ce soit joliment écrit, et sans erreur !

Peu importe, au final, ce qu'on en fait en classe, comment on le fait et pourquoi on le fait : dire qu'on le fait suffit (2). Le mot suffit à lui seul, tant ce qu'il recouvre est idéalisé et figé. Le mot impressionne, le mot rassure sur la qualité de l'enseignement.

Quand la fascination paralyse...

Et peut-être nous-mêmes, enseignant·e·s, avons-nous du mal également à nous détacher de cette fascination et/ou de notre volonté de fasciner, d'en imposer par notre culture, par nos études, par notre savoir.

N'avons-nous pas de scrupules lorsque nous proposons des œuvres de science-fiction ? Ne ressentons-nous pas de la culpabilité lorsque, arrivé·e·s aux vacances de décembre, nos élèves de 3ème n'ont pas lu de livres de plus de 100 pages, ou lorsque, dans les cahiers, nulle leçon de grammaire en bonne et due forme n'apparaît ?

C'est peut-être là aussi que réside cette difficulté à lâcher prise, à ne plus nous considérer comme seul·e·s détenteurs et détentrices des savoirs et de la parole, à nous détacher des pratiques d'enseignement traditionnelles.

Laisser plus d'autonomie et de liberté de choix aux élèves, permettre à leurs cultures, à leurs lectures et à leurs mots de pénétrer l'antre privilégiée de la classe, ne serait-ce pas perdre de cette aura qui fascine, ne serait-ce pas nous discréditer ?

La question n'est pas de rejeter les leçons de langue ou la littérature classique, mais de nous interroger sur la manière dont les élèves les reçoivent, les appréhendent et s'en saisissent. Quand on les fascine, on les immobilise, on les empêche d'être parties prenantes de leurs apprentissages et de ce qui fait en classe.

Car, dans tout cela, j'en ai oublié cette fascination, commune à toutes les disciplines, pour l'ordre, pour le silence, pour la rigueur (prise au sens de « rigidité » - on pourrait sans doute écrire un long article sur l'usage du mot « rigueur » dans l'enseignement...).

La fascination paralyse, empêche de bouger dans nos pratiques, mais aussi de penser. Mais... penser à quoi ?

Je lie la fascination à cette poudre aux yeux, utilisée pour masquer d'autres enjeux, plus complexes et par là, plus dérangeants. La fascination, de mon point de vue, est une solution de facilité, qui n'est là que pour nous leurrer sur les difficultés de l'école, en proposant de la simplicité stérile. Quid des difficultés d'apprentissage, des facteurs environnementaux qui les parasitent, des inégalités qui ne font que s'accentuer ?

N'y pensons donc pas, restons paralysés par ces concepts d'un autre temps, par ces formules incantatoires qui fascinent et qui, au final, ne sont destinés qu'à une partie des jeunes.

Jacqueline Triguel

(1) A l'occasion d'une rencontre co-organisée par le collectif du Mantois Q2C Panser l'école, Sud éducation 78 et la librairie La Nouvelle Réserve de Limay (les vidéos seront bientôt en ligne).

(2) Pensons à toutes ces portes ouvertes enfoncées par le ministre Blanquer pour fasciner le public : interdiction du téléphone portable, retour aux fondamentaux, école de la confiance. Tout n'est que communication et séduction !

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