Pour une ortografe qui vive !

Entretien avec Maria Candea, docteure en linguistique et maitresse de conférence à l'université. Elle a co-écrit avec Laélia Véron Le Français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique (édition La Découverte). Elle répond ici à quelques questions autour de l’orthographe et de sa nécessaire réforme.

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1- Pour certain·es, la maitrise de l’orthographe est symbole de culture, d’instruction et même de distinction de classe. Partages-tu ces représentations ? Quels sont, selon toi, les enjeux de la maitrise de l’orthographe ?

Symbole de culture,sans doute, mais indice fiable certainement pas : on peut avoir une très grande culture, dans de nombreux domaines, et avoir des soucis avec l'orthographe. Cela est vrai maintenant, car il est extrêmement fréquent que des personnes longuement scolarisées et éduquées soient en insécurité par rapport à leur orthographe, et cela a toujours été vrai ; des écrivains célèbres (comme Stendhal par exemple) ont même toujours affiché leur plus profond désintérêt par rapport aux choix orthographiques de leur époque. L'inverse est aussi vrai : on peut avoir une orthographe rigoureusement conforme à la norme scolaire et pourtant avoir une culture assez restreinte. Maitriser l'orthographe peut parfois être un savoir purement technique.

En revanche, il est vrai que l'orthographe française est symbole d'instruction et de distinction de classe, elle a même été créée pour cela. Depuis le début, depuis le 17e siècle quand Richelieu a accepté d'adouber le club privé de l'Académie française et le mandater pour choisir une variante graphique lorsque plusieurs étaient en concurrence, ce petit groupe coopté s'est donné pour mission de trouver une orthographe éloignée de la prononciation, qui puisse distinguer les gens lettrés. On a longtemps considéré qu'on pouvait écrire le français directement ou bien « en mettant l'orthographe », selon les besoins et les compétences qu'on avait. La diversité des graphies a été la règle pendant des siècles, d'autant plus que la plupart les gens n'allaient pas à l'école, ou y allaient très peu de temps. On « mettait l'orthographe », pour se distinguer, essentiellement pour exhiber sa connaissance du latin et du grec, et non pour se faire mieux comprendre. Cette philosophie de la graphie française nous porte toujours préjudice. Cela nous oblige à y consacrer un temps démesuré par rapport au temps nécessaire à apprendre à écrire dans toutes les autres langues romanes, qui ont utilisé l'alphabet latin essentiellement pour noter leurs prononciations et non pour exhiber des étymologies en multipliant l'usage de lettres muettes. Par rapport aux hispanophones, par exemple, les élèves francophones perdent énormément de temps à acquérir un code inutilement complexe. Ce code n'a pas cessé de se modifier jusqu'au 19e siècle quand il s'est figé sans raison.

2- Quel regard portes-tu sur l’enseignement de l’orthographe ?

Nous accusons un gros retard en ce qui concerne les réformes indispensables de la graphie du français. J'ai l'habitude de dire qu'on a environ un siècle de retard. Nous avons conservé des choix anciens, un rapport ambivalent et irrationnel à l'étymologie, mais nous avons par ailleurs décidé de cesser d'enseigner à tous les élèves les bases du latin et du grec ! Alors que tout le système reposait sur la connaissance du latin et du grec. Cela rend l'orthographe encore plus opaque et arbitraire qu'elle ne l'est, et augmente la difficulté de l'acquérir.

En outre, l'école en France et dans tous les autres pays francophones a suivi la tendance générale : les programmes se sont diversifiés, on enseigne beaucoup plus de matières et de compétences aux élèves entre 5 et 12 ans, ce qui a abouti à une réduction mécanique du temps passé sur le seul enseignement de l'orthographe.

Nous sommes donc, collectivement, dans une impasse. Soit on rationalise l'orthographe, de toute urgence, et on recentre l'enseignement de la langue sur des objectifs plus ambitieux (richesse du vocabulaire, capacité à comprendre et à développer des argumentations, capacité à lire et rédiger des textes longs, et pourquoi pas une initiation au latin pour tout le monde!), soit on passe à la semaine de 6 jours à l'école et on accepte de consacrer une part bien plus importante du budget des états francophones à l'enseignement des arguties de l'orthographe française. Ou encore, tout simplement, on fait l'autruche et on se contente du statu quo : on déplore, dans le vide, la baisse des performances en orthographe, on se complait à accuser les jeunes de fainéantise, et on assiste les bras croisés au creusement des disparités et à l'accroissement des difficultés à communiquer entre les différents groupes sociaux.

3- Qu’aimerais-tu dire aux enseignant·es ? Et aux jeunes et à leurs familles ?

Leur dire tout d'abord une chose très importante : de ne pas avoir peur de prendre clairement en considération le fait que l'orthographe est le résultat provisoire de choix politiques et que ces choix n'ont pas cessé de changer et continueront obligatoirement à changer. Lorsqu'on aborde l'orthographe dans sa dynamique, cela change tout. Absolument rien ne nous oblige à écrire « pharmacie » et non « farmacie » ; la preuve, les autres langues d'origine latine, l'espagnol, l'italien, le catalan, le portugais, le roumain, ont toutes décidé de noter les mots d'origine grecque selon leur prononciation, et cela ne simplifie en rien la pensée construite à l'aide de ces langues. Il ne faut pas avoir peur de participer pleinement à ces débats, et surtout ne pas se laisser intimider par ceux qui confondent langue et orthographe. Il est temps de repenser ensemble, dans la francophonie, nos façons d'écrire la langue française. Cela constitue un vaste chantier à ouvrir qui concerne tout le monde : enseignant·es, correcteurs et correctrices, élèves et tous les adultes ayant des habitudes de lecture et écriture de longue date dans cette langue.

En attendant que ce chantier suive son long cours, tous les moyens sont bons pour faire en sorte que l'orthographe du français ne soit plus un vaste dispositif d'exclusion.

Décrisper la peur de la « faute » en donnant accès à l'histoire de la langue française et en enseignant aux enfants, dès le début, à ne pas confondre la langue et son orthographe. Rendre l'apprentissage de l'orthographe plus aisé, y compris en utilisant massivement les correcteurs automatiques, très efficaces pour l'orthographe lexicale ; distinguer les règles robustes qui s'appliquent à des milliers de mots ou de tournures, leur accorder plus de place dans l'enseignement, et minorer les exceptions qu'on peut aborder d'emblée dans une perspective critique. Cela permet de hiérarchiser les erreurs et d'augmenter la confiance en son propre jugement, en particulier au sujet des exceptions qui méritent régularisation. Contrairement à ce qu'on pense souvent, donner accès à l'histoire de la langue diminue l'attachement à l'orthographe actuelle et favorise la proposition de réformes intelligentes! L'acceptation des variantes en concurrence pourrait remplacer, dans la culture scolaire, la peur de la « faute ». A l'heure où nous utilisons l'écrit pour communiquer de manière instantanée, et donc on en fait un usage nouveau, pour lequel l'écrit n'était pas prévu, il est normal de redonner de la légitimité à l'invention de graphies.

Par ailleurs, reconnaitre le caractère technique et complexe des choix de l'orthographe actuelle peut servir de levier pour diminuer le mépris social qu'on se permet collectivement de jeter sur les personnes qui ne maitrisent pas assez bien ce code ; s'il s'agit d'un savoir technique, que l'enseignement général ne transmet pas actuellement dans toute sa complexité, alors il n'y a aucune raison d'associer l'absence de ce savoir à une absence d'intelligence. Tout le monde n'est pas capable de démonter un ordinateur ou même une lampe ; on peut utiliser un ordinateur et une lampe sans savoir comment cela marche et ce n'est pas pour autant qu'on s'expose à du mépris social. L'orthographe française est un savoir complexe, que peu de gens maitrisent, mais qui n'est pas reconnu comme technique. On peut arrêter de participer à ce vaste jeu de dupes, où pratiquement tout le monde se sent autorisé à mépriser quiconque connait une règle en moins, et terrorisé par l'idée de susciter le mépris de quiconque connait une règle en plus. On est toujours perdant à ce jeu !

Enfin, pourquoi pas, lorsqu'on bénéficie soi-même d'un grand capital culturel et d'une grande aisance avec ces questions, on pourrait sérieusement maintenant en profiter pour donner l'exemple, et commencer à tester des graphies exploratoires, des graphies nouvelles. L’alignement des graphies des mots d’origine grecque sur l’application stricte du principe alphabétique, comme dans les autres langues romanes, serait un début facile et visible. Cela pourrait fonctionner comme signe de ralliement pour indiquer une attitude tolérante par rapport aux innovations graphiques. Cela dit, « pharmacie/farmacie » c'est aussi ce que les correcteurs automatiques corrigent le plus aisément, dans un sens comme dans l'autre, selon nos décisions collectives... La grammaire est plus difficile à modéliser que le lexique. Il faut vraiment que l'on y réfléchisse ensemble. Et il faut aussi résolument refuser de se faire confisquer ce débat sérieux par les semeurs de panique habituels qui répandent la même intox depuis des lustres en menaçant qu'il s'agirait d'écrire le français de manière illisible "jème la lang fracèz", etc. Personne ne propose cela !

4. Un livre (et un seul!) qui t'a marquée. Explique-nous...

Monique Wittig, La pensée straight ! J'avais déjà reçu une première secousse en lisant le Deuxième sexe, de Beauvoir, qui m'avait donné envie d'ouvrir plein d'autres portes vers les différents courants de la pensée féministe. Mais Wittig c'était une vraie claque, un texte qui m'a énormément marquée. J'avais l'impression de découvrir une pensée vertigineuse, une audace qui n'était pas pensable pour moi avant. Par exemple, quand elle propose d'abolir la catégorie "femme" comme on a aboli la catégorie "esclave". A-bo-lir. Je trouvais déjà enthousiasmant de déconstruire ce qui semblait le "naturel féminin", car cela permettait diverses formes d'émancipation. Mais Wittig invite à aller beaucoup plus loin, à repenser le monde, les genres.  Inventer un monde sur des catégories de pensée radicalement différentes. On peut la suivre ou la regarder explorer de nouvelles planètes, mais après la lecture - forcément dérangeante - de son texte, on s'autorise à poser beaucoup plus de questions qu'avant cette lecture. Et oser aller au bout de ses pensées pour formuler des questions c'est extrêmement difficile, mais pour moi c'est vraiment un moteur pour avancer. Les livres qui me marquent le plus sont ceux qui me permettent de formuler de nouvelles questions. Les réponses sont toujours provisoires.

Pour aller plus loin :

- la présentation du Français est à nous et la recension par le collectif Lettres vives

- l’émission de Laelia Véron, Parler comme jamais, "A qui la faute?"

- l'entretien avec Laélia Véron

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