L’abandon par le gouvernement de l'ABCD de l'égalité incarne la victoire d’une croyance : celle qui voudrait que les milieux populaires soient allergiques aux questions de genre. Or, ils sont surtout les plus exposés aux assignations sexuées, leur conformité aux stéréotypes de genre constituant autant un passeport pour l’emploi qu’un instrument d’exploitation économique.

 

Il y a longtemps que les stéréotypes de genre qui figurent dans les manuels scolaires font s’esclaffer tous ceux qui les ont ouverts. Il est vrai que les « Papa lit et Maman coud » en ont été détrônés. Mais à l’heure où les taux d’emploi de la population en âge de travailler doivent impérativement s’accroître, coûte que coûte et à tout prix, on continue d’y trouver une iconographie au sein de laquelle c’est Monsieur qui affronte, opère et décide pendant que Madame soigne, accompagne et assiste. Division et hiérarchie du travail entre les sexes s’y affichent d’une manière tellement désuète qu’il semblait évident que le temps était venu de les dépoussiérer. Introduire du jeu dans les stéréotypes de genre ne pouvait que contribuer à mettre en phase l’école avec la société, le combat semblait entendu.

Mais c’était compter sans les forces de la réaction qui s’en sont saisies pour dénoncer les prétendus dangers de « l’ABCD de l’égalité » à l’école. Que ces assauts soient venus des milieux catholiques intégristes et droitiers, en mal de croisade après celle qu’ils avaient déjà lancée contre le mariage pour tous, n’avait rien de surprenant. Mais que l’opération « JRE » (journée de retrait de l’école) lancée par une ancienne militante de la marche des Beurs ait pu se répandre comme une traînée de poudre et susciter des réactions de peur panique dans les écoles de quartiers populaires semblait plus étonnant. Cette fois, le refus du combat pour l’égalité entre les sexes ne venait plus « d’en haut » mais d’en bas. D’un seul coup, la société tout entière semblait coalisée contre la dénonciation des stéréotypes sexués !

Comment expliquer cette réaction « anti-genre » parmi les classes populaires ? Plusieurs lectures ont été proposées, oscillant entre le misérabilisme et le populisme habituellement convoqués dès qu’il s’agit de parler des pauvres. Le populisme ne manque pas de vanter les vertus des mères-courage de la classe ouvrière, naturellement épouses et mères[i], dressées contre l’oppresseur du haut de leur condition féminine fièrement revendiquée. Dans le « bon sens » attribué au peuple, pas de place pour le féminisme, le sexisme irait de soi, tant chez les femmes, plus vraies que nature, que chez les hommes, irréductiblement attachés à la domination masculine – la famille se présentant pour eux comme le seul territoire où ils puissent régner. Quant au misérabilisme, il s’est manifesté dans le diagnostic d’un peuple exploité et crédule converti à des thèses obscurantistes, dont aurait attesté l’alliance diabolique d’intégristes chrétiens et musulmans contre la « théorie du genre ». L’Islam pouvait de nouveau être montré du doigt, rangé ici aux côtés des extrêmes les plus redoutables, fer de lance d’un renouveau fasciste qui trouvait, dans la « théorie du genre », de quoi lancer une nouvelle offensive.

De telles analyses réductrices ne font qu’entretenir la représentation classique de classes populaires en proie à des valeurs sexistes et à des croyances religieuses archaïques. Elles permettent en outre de cultiver deux contresens. Le premier concerne leur positionnement politique. Il ne s’agit pas de nier le danger, bien réel, que représentent les mouvements réactionnaires, politiques et religieux, qui se disputent leurs suffrages. Mais il est encore plus dangereux de n’appréhender ces milieux populaires qu’à partir des valeurs et idées des mouvements qui cherchent à s’en faire les porte-paroles[ii]. Les stigmatiser en postulant leur adhésion spontanée à des idéologies réactionnaires voire fascisantes ne conduit qu’à créer les conditions d’un retournement du stigmate et de la revendication d’une affiliation honnie – ceci au risque de contribuer à la banaliser, ainsi qu’en atteste la stratégie de normalisation d’un Front national aux couleurs « bleu marine ». Le second contresens concerne la question du genre. Il nous faut combattre l’idée saugrenue selon laquelle cette question ne serait qu’une affaire de bobos en mal de sexualités transgressives. Reléguer le genre au rayon des mesures « sociétales » répondant à une critique artiste déconnectée des « vrais questions » sociales ne consiste pas seulement à faire le jeu de l’adversaire : c’est refuser de voir que, loin de se réduire à un enjeu de pacotille, le genre se trouve au cœur de la problématique du travail et de l’emploi des milieux populaires.

Leurs résistances envers « le genre » relèvent moins d’une posture idéologique que d’un intérêt matériel bien compris. De fait, la conformité du prolétariat contemporain aux stéréotypes de genre est la condition de son accès à l’emploi. Le genre fait office de compétence pour l’exercice des activités les moins qualifiées, des travaux domestiques aux travaux les plus pénibles, des emplois de service aux emplois de sécurité en passant par ceux du care ou du nettoyage. On a beaucoup glosé sur la professionnalisation de ces emplois en miettes et sous-payés, d’où les salariés s’échappent dès qu’ils peuvent mais dans lesquels ils se maintiennent faute de trouver mieux. En réalité, l’observation des recrutements montre que les candidats doivent essentiellement présenter « le corps de l’emploi » et  faire preuve de dispositions à la bonne volonté qui se déduisent de leur conformité aux stéréotypes de genre[iii]. Les « compétences » sont ici déduites de ce que à quoi le sexe ou la couleur de peau prédisposeraient naturellement. Les femmes sont ainsi attendues pour avoir des doigts de fée, une imbattable rapidité d’exécution, une disposition à faire plusieurs choses à la fois, un instinct maternel et une âme dévouée, une soumission à l’autorité faisant d’elles de fabuleuses petites travailleuses infatigables. Un tel processus de naturalisation des compétences délivre des passeports pour l’emploi subalterne qui enferment dans une condition sexuée - ou ethnicisée.

Cette puissance des stéréotypes déduits du sexe ou de l’épiderme est d’autant plus redoutable qu’elle remplit une fonction économiquement précieuse sur le marché du travail. Naturaliser les qualités attendues, c’est, pour les employeurs, pouvoir demander tout ce à quoi prédispose une condition sexuée, c’est la promesse d’une polyvalence « naturelle » et sans limite. L’emploi d’une femme pour le service en salle dans la restauration peut ainsi permettre de ne pas avoir à embaucher de femme de ménage, la serveuse « deux-en-un » ne pouvant pas, non plus, refuser de remplacer une femme de chambre en cas de besoin pour l’hôtel attenant. L’assignation des femmes à des rôles de gardiennes du foyer sur leur lieu de travail n’a pas de prix et ne coûte rien - ou le strict minimum. De fait, ce qu’il est prétendument naturel de réaliser ne saurait être payé comme une tâche n’allant pas de soi. Là où la qualification relève d’un « acte éduqué », qui a un prix, la naturalisation des qualités professionnelles constitue, à l’inverse, un puissant vecteur de dévalorisation. Elle contribue à justifier une demande de flexibilité maximale sans contrepartie et, partant, à faire baisser le coût du travail, conformément aux vœux les plus chers de l’acteur patronal.

Cette collusion entre l’ordre sexué – mais aussi racial - et l’ordre économique capitaliste contribue directement à la fabrique du prolétariat d’aujourd’hui. Mais les stéréotypes de genre ne sont pas seulement des instruments d’exploitation économique, ils sont aussi associés à une promesse de rédemption. L’omniprésente mise en scène des stéréotypes sexués sur les écrans de la société du spectacle associe invariablement amour, gloire et beauté et permet, opportunément, à la servante de se rêver en idole[iv]. Ces stéréotypes polarisent les représentations féminines entre ces deux extrêmes que Simone de Beauvoir avait bien perçus comme le principal obstacle à la construction d’une identité collective de sexe. Ils contribuent à la fabrication d’idoles n’ayant d’autres atouts à faire valoir que ceux dont la nature les a dotés. L’éternel féminin devant lequel il ne reste qu’à se prosterner se présente comme un don du ciel - gloire à celles qui en sont les élues. Le marché qui en résulte contribue au culte d’un corps transformable en bien de salut. La magie des stéréotypes sexués nourrit ainsi une pensée fétichiste qui entretient l’opacité de la domination propre à la société capitaliste en même temps que le rêve de ne pas la subir.

Le combat contre les stéréotypes de genre n’a donc rien d’accessoire. Il n’est pas seulement au cœur de la dénonciation des présupposés sexistes des religions instituées et des partis réactionnaires. Il est incontournable pour dénoncer les formes d’exploitation qui contribuent à la paupérisation des classes populaires. Il est, en outre, indispensable à la dénonciation de la fantasmagorie produite par la domination marchande, dont l’efficacité à désarmer la critique n’est plus à démontrer. Enfin, combattre ces stéréotypes dès l’école ne signifie pas briser des « identités de sexe » prétendument nécessaires au développement des enfants mais, au contraire, refuser l’enfermement de ces derniers dans des manières d’agir risquant de les piéger durablement.

Heureusement, les classes populaires ne sont pas dupes de ces manipulations autour du genre qui ne visent rien d’autre qu’à réduire leur champ des possibles. Le fait que seules les fractions abusées par la rumeur « anti-genre » aient fait la une des journaux ne doit pas occulter la résistance tenace qu’opposent les jeunesses populaires aux stéréotypes qui les assignent à des places et des rôles qu’ils refusent. Leur indocilité face aux normes de genre auxquelles leur sexe biologique est censé les soumettre, tout comme leur soif de transgressions genrées, ne sauraient être réduites à l’expression d’un dandysme post-pubère déplacé. De la même façon, leurs prétendues incivilités, paresses ou dérobades, leur refus de se donner sans compter dans des emplois qui permettent à peine de survivre ne peuvent être réduits à un manque de maturité, d’éducation ou de bonne volonté. Toutes ces rebuffades attestent, au contraire, d’une dénonciation sourde et profonde de cette modalité centrale des assujettissements contemporains : l’emprise du genre dans l’usage économique des corps.

 

 Sylvie Monchatre, Sociologue, Université de Strasbourg, SAGE (UMR 7363), auteur de l'ouvrage Etes-vous qualifié pour servir ?  Paris, La Dispute, 2010.


[i] C’est ce type de populisme, présent jusque dans l’œuvre de Richard Hoggart, que dénonce par exemple Didier Eribon dans son dernier ouvrage La société comme verdict (2013).

[ii] C’est ce qu'a suggéré fort justement l’analyse proposée par Christian Ferrié lors de La nuit de l’amitié et de la tolérance (Table ronde N° 3).

[iii] Qui font bon ménage avec les stéréotypes « nègres », aurait ajouté Aimé Césaire. Sur le rôle du genre dans les emplois de service, nous renvoyons à notre ouvrage ainsi qu'à celui de Christelle Avril, Les aides à domicile. Un autre monde populaire, Paris, La Dispute, 2014.

[iv] Le film vénézuélien « Pelo Malo » de Mariana Rondón (2014) rend admirablement compte de la puissance d’attraction de ces stéréotypes prometteurs de salut dans les milieux populaires mais aussi des tensions qu’ils suscitent dans l’éducation des enfants.

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Tous les commentaires

Les rigidités (morales, religions, idéologies rétrogrades...) que rencontre la volonté de dévoiler les srtucturations axées sur les "stéréotypes de genre" sont une construction seconde du "nouvel esprit du capitalisme", et donc un obstacle majeur à l'émancipation des corps dérobés à la clôture de la sexuation essentialisée...

Peut-on résumer ainsi ?

1/ Il ne semble guère que Boltanski et Chiapello se soient souciés de cette résistance à la fois archaïque et savante, spontanée et calculée. Il serait intéressant de développer leurs thèses dans ce sens. Ensuite, on verra si ces résistances sont cultivées par le capital ou si, bien au contraire, elles constituent un obstacle à ses nouvelles perspectives. Sans enquête et analyse approfondie, on reste dans la polémique.

2/ Il est pour le moins étonnant de vouloir d'un côté éviter la "stigmatisation" de certaines minorités, en distinguant la masse des "anonymes" de la poignée des "manipulateurs", sans craindre en même temps d'user du qualificatif "fascisant" pour le résultat final : un parti-pris "obscurantiste" général ! C'est là une distinction judicieuse, jointe à une qualification dangereuse qui la rend inutile. Etait-ce bien la peine ?

3/ Il suffit de lire Judith Butler, par exemple, pour comprendre que le "genre" est un spiritualisme (il faut être de mauvaise foi pour le nier, et vraiment inattentif pour espérer balayer un "capitalo-essentialisme" par un spiritualisme capital !). Certes, il y a eu un moment (voir pour un exemple spectaculaire chez Taddéi la discussion à laquelle entre autres ont participé E. Fassin et le docteur Debré) où les tenants de la "subversion de l'identité" ont cherché du côté de la biologie un truchement pseudo-conceptuel très vacillant pour naturaliser leurs thèses, mais très vite cette voie s'est avérée impraticable, pour des raisons scientifiques, et nullement populistes ! En se rabattant sur la construction de soi (à partir de déconstructions trop bien connues pour qu'on s'y arrête, et qui sont des acquis de la pensée française des années 70), on ne se rend pas bien compte du fait que l'institutionnalisation de questions critiques est hautement problématique. Il n'y a qu'à regarder ce que F. Cusset révèle concernant les transformations idéologiques de ce qu'on appelle la French theory.

Le plus simple est donc de placer les discussions à un niveau qui ne s'autorise pas a priori de questions politiques pour infléchir (et donc gauchir délibérément) dans un sens ou l'autre les travaux théoriques divers (et diversement brassés, en cette période d'urgences stratégiques et d'énormes risques de confusion, parfois assumés sans complexe : est-ce le meilleur moyen de démasquer les gauchissements adverses ?!). Certes, toute construction théorique est une intervention idéologique. On ne voit guère cependant que des Lévi-Strauss, des Derrida ou des Lacan se soient expliqués anecdotiquement ou pragmatiquement sur leurs travaux, en les tordant au gré de mille conjectures (et lorsqu'un Zizek aujourd'hui propose des analyses politico-lacaniennes, il s'entoure au moins de quelques précautions). Les intellectuels qui condescendent à se mêler de débats publics en y subordonnant des questions (anthropologiques, philosophiques et morales) complexes se montrent aussi bons citoyens (jaloux de leurs positions civiques ou politiques) que mauvais analystes (prêts à la précipitation et à la polémique cachée sous une axiomatique branlante). Cela est inévitable. Le pire est que le populisme démagogique, qui se nourrit des refoulements de la gauche en les exposant brutalement, réussit à éblouir quiconque de nos jours a des raisons de se méfier d'une intelligentsia exsangue ou louvoyante, en même temps qu'à renchérir sur des méthodes composites, où le bric-à-brac s'en donne à coeur joie ! Pour rappel : il y a une filiation de Hayek à Foucault, avec bifurcation dans le sens F. Ewald ou A. Finkielkraut. Serge Audier, dans son travail sur le Colloque Lippmann, a au moins eu le mérite de le signaler ! De la société de Mont-Pélerin aux débats actuels, il y a une généalogie à établir. Il y a des faits à vérifier, des thèses à comparer. Naturellement, cela demande du temps. Mais il faut choisir : une discussion politique sur fond d'ambiguïtés théoriques, ou bien le travail de longue haleine, digne de la recherche authentique.