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Billet de blog 2 septembre 2011

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Faut-il brûler les identités ?

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Ce texte de Louis-Georges Tin, paru à l'occasion de la sortie d'un ouvrage de l'anthropologue Jean-Loup Amselle, pose une question décisive.

Il existe deux manières symétriques d'être raciste : la première consiste à renvoyer l'Autre à sa différence, à son origine, à sa culture, en l'enfermant dans une altérité radicale ; la seconde consiste à refuser que l'Autre puisse être différent, qu'il puisse avoir sa culture, son identité propre. Dans le premier cas, c'est la tyrannie de l'exclusion (puisque vous n'avez rien à voir avec moi), dans le second cas, la tyrannie de l'assimilation (car vous devez tout faire comme moi).


Dans son dernier livre, L'Ethnicisation de la France, Jean-Loup Amselle, anthropologue et directeur des Cahiers d'études africaines, critique à juste titre le racisme du premier genre, le différentialisme, qui essentialise les particularités, et assigne les individus à leur identité vraie ou supposée. Cette approche fut souvent celle de l'extrême droite, mais elle s'est étendue à une large partie de la droite française, et bien au-delà, comme en témoignent certaines dérives de l'actuel gouvernement. Mais en critiquant ces discours, sans s'en rendre compte, Jean-Loup Amselle n'évite pas toujours le racisme du second genre, l'assimilationnisme, qui fut souvent mis en oeuvre par la gauche française, et par une certaine tradition républicaine, issue de l'époque coloniale. A cette époque, la nécessité de dominer les "indigènes" était volontiers justifiée par le bénéfice que ceux-ci étaient censés tirer du fait d'être colonisés, "assimilés", et désormais "civilisés". Ils devaient donc renoncer à leurs traditions, à leurs cultures, c'est-à-dire à eux-mêmes.


Aujourd'hui encore, lorsque certains Français se hasardent à évoquer leur histoire, il est vrai quelque peu "différente", une histoire liée à l'esclavage ou à la colonisation, lorsqu'ils expliquent qu'ils sont discriminés en raison de leurs origines, ils trouveront certainement sur leur chemin un Jean-Loup Amselle, qui dira au monde entier qu'ils ne sont que des "opérateurs d'ethnicité" (sic), désireux "d'évacuer la question sociale" derrière "la question raciale". Car, selon l'auteur, l'évocation des questions identitaires n'est qu'une "mise en scène réglée du corps social destinée à occulter les conflits de classe". Il faudrait donc, pour faire plaisir à M. Amselle, que ces citoyens renoncent à leurs origines, à leur mémoire, et à la lutte contre les discriminations.


Tout cela, je l'avoue, est un peu fatigant. Cette manière d'accuser les minorités, une fois de plus, d'être responsables du déclin (avéré) de la question sociale, ces oppositions factices, égalité vs diversité, redistribution vs reconnaissance (comme si on ne pouvait exiger les deux à la fois), tous ces discours sont sommaires, et parfois malveillants. Le livre a du moins le mérite d'illustrer un fait : quoique moins connu que l'autre, le racisme du second genre (que M. Amselle frôle parfois) est tout aussi répandu, sinon plus. Du coup, sommés d'être comme tout le monde quand ils semblent différents, renvoyés à leur différence quand ils prétendent être comme tout le monde, ceux qui font l'expérience du racisme sont souvent fatigués (comme moi) par ces injonctions contradictoires. S'ils lisent ce livre, ils le seront, hélas, bien davantage.
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L'Ethnicisation de la France,
de Jean-Loup Amselle,
Nouvelles éditions Lignes, 144 p.,14 €.
Louis-Georges Tin
Article paru dans l'édition du Monde des Livres le 26 août.

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