Quelles solidarités ? Pour mieux faire société

Sur les chemins du « mieux faire société », pourquoi n’aborder la solidarité qu’après avoir d’abord « questionné » les politiques publiques et nos pratiques démocratiques ?
Ce n’est peut-être qu’un pur hasard et ne faut-il y voir aucune intention, ni l’effet d’un quelconque à priori.
Tout de même.
Car après tout, « faire société » n’est rien d’autre que vivre solidairement, et ayant fait le tour de la « question solidariste », nous aurions sans doute pu escompter ce faisant, épuiser la question générique et implicite que pose le « mieux » faire société.
Mais sans doute était-il utile (ou a-t-il paru nécessaire) de faire ce détour par nos institutions et leurs usages, en qui nous avons tant investi depuis deux siècles, pour en révéler la fragilité ou plutôt l’indétermination à défaut d’une assise culturelle ( ?), idéologique ( ?), morale ( ?)…, je dirais à défaut, d’une colonne vertébrale..
Alors se pose la question du pluriel : pourquoi « quelles solidarités » au pluriel ?
N’est-ce pas une invitation indirecte à déserter, aussitôt posée la question, le champ des batailles éternelles qu’elle semble désigner ?
N’est-ce pas renoncer à cette ambition sous-jacente qui consisterait à vouloir désigner le « mieux » ?
A moins qu’il ne s’agisse plutôt de fuir la prétention qui consisterait à vouloir le désigner ?
Doit-il y avoir des solidarités ? Peut-il y en avoir plusieurs ? Et dans ce cas faut-il choisir ? Dans quel ordre ? Selon quelles priorités ?
Ou bien ne faut-il considérer que LA solidarité ? Et débusquer tous ces erzats catégoriels, communautaires, claniques, qui en tiennent lieu et finalement ne font que nous en éloigner ?
Pouvons-nous prendre en la matière le risque du relativisme ?
Mais avons-nous seulement la capacité d’y résister ?
A l’occasion d’un billet sur l’impérieuse urgence éducative, j’avais dernièrement recherché les volumes financiers globalement mobilisés en France au titre de nos engagements collectifs et alloués aux différents champs de l’intervention publique. Je n’avais su trouver que la synthèse d’un rapport de l’INSEE relatif à l’exercice 2005, selon laquelle, pour un total des dépenses publiques d’environ 920 milliards d’€, 42% étaient consacrés à la protection sociale alors que 14% seulement étaient investis dans l’éducation.
Peut-être ces chiffres sont-ils à affiner, sans doute doivent-ils être actualisés, en tout cas témoignent-ils de la priorité accordée sans équivoque à la solidarité. Et sans aucun doute cela a-t-il été heureux.
Mais, selon le modèle de développement qui est le nôtre depuis… depuis toujours, selon les règles et modalités de financement et d’allocation des ressources nécessaires à l’ensemble des dispositifs de notre solidarité nationale, d’ores et déjà nous savons que ces dispositifs sont condamné à courts thème.
Les ressources s’amenuisent tandis que la demande s’accroit.
Nous connaissions bien les effets mécaniques de notre vieillissement démographique.
Mais nous pouvions imaginer que notre insatiable (et à bien des égards légitime) demande de « toujours plus » saurait être indéfiniment satisfaite par l’éternité du progrès dont elle est un des moteurs.
C’était un peu comme une spirale vertueuse et la recette du bonheur collectif.
Et puis le charme a été rompu.
Un peu comme dans les légendes dont se nourrissent nos enfants pour grandir, le mauvais esprit a frappé, à coups redoublés.
Le progrès ne serait pas vraiment si progressiste que ça.
Co², effet de serre, OGM et tsunami, le vice l’emporterait sur la vertu et la spirale serait infernale.
« Subprimes », faillites en chaînes, exodes massifs et twin towers, notre recette du bonheur sentirait le roussi et le cocktail serait frelaté.
Il y aurait comme qui dirait « de l’eau dans le gaz » et nous aurions mangé notre « pain blanc ».
Comment expliquer ça ?
Comment comprendre ça ?
4 millions sous le seuil de pauvreté et la queue chez pôle emploi.
Et ce flot continu, de voiles terroristes, d’épidémies meurtrières, d’usines déménagées, de minarets conquérants, de privilèges indécents, de procès en trahison, de banlieues poudrières, d’insultes et de petites phrases, d’attentats en direct, de réformes assénées, de défis lancés tous azimuts… qui se déverse dans les intermittences de nos cerveaux disponibles.
Et ce tourbillon cacophonique qui nous emporte du G20 à Copenhague, des climato-sceptiques aux chantres de la décroissance, du bouclier fiscal à nos retraites improbables, du protectionnisme à la « civilisation de l’intelligence », de la défense des acquis sociaux à l’inutilité des acquisitions scolaires, d’une main d’œuvre trop chère au rempart du modèle social, de l’état coupable à l’identité nationalisée…
Une essoreuse.
Complètement déboussolés, culpabilisés, lessivés, apeurés.
Eparpillés, isolés, divisés.
Réceptifs à tous les « prêts à penser ».
Avides de certitudes et de tranquillité.
Avides de tranquilles certitudes.
Alors…, « Quelles solidarités ? »…, provocation, niaiserie ou message d’alerte ?
Imagines
Le désenchantement
La désespérance
La décroissance subie…
Quel est le prix maximum que nous sommes prêts à consentir pour la croissance sans fin de notre espérance de vie ?
Vas savoir…
N.B. au format poche, « Les identité meurtrières », petit livre d’Amin Maalouf publié en 1998. Déjà 11 ans… à mettre dans toutes les mains.

 

N.B. 2 : cet article comme les précédents a été également publié et commenté il y a quelques jours en billet de blog.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.