Avant-propos

Quelque chose nous arrive – on ne peut pas faire comme si cette chose ne nous arrive pas. Avec Jacques Derrida ou d’autres, appelons ce phénomène l’événement. L’humain va tenter de penser l’évènement, l’animal le subit. Penser l’événement, c’est penser l’impensé, mobiliser un dispositif pour affronter l’inconnu.

L’apparition du Covid-19 tenait de l’événement et la crise conséquente en poursuivit l’événementialité en ce que les mesures de confinement généralisé et la grave léthalité associée à la pandémie ont bouleversé les comportements sociologiques, psychologiques, économiques et même anthropologiques habituels. 

On a rapidement constaté une inflation discursive dans les médias (tribunes, opinions, analyses) alors que le réflexe premier devait être de sidération, entraînant par corrélation un déficit conceptuel, afin de prendre la mesure de ce qui arrive avant de tenter d’y réagir avec les outils de la réflexion. En effet, si l’urgence demandait la mobilisation immédiate des soignants et de celles et ceux occupant des fonctions indispensables aux besoins de la société civile, cette même urgence demandait une prise de distance lorsque l’enjeu est d’essayer de comprendre.

Au sein d’une université, celle d’Aix-Marseille par exemple, il existe une base critique partagée entre étudiants et enseignants sous la forme d’un cadre de référence analytique développé au long des études supérieures. Avec le Covid, l’occasion se présentait d’en tester la légitimité et l’efficacité sur le réel. En outre, l’exercice permettrait de créer une communauté de pensée par l'échange d'analyses et de perceptions quant à la crise sanitaire afin de briser les isolements néfastes propres à la période de déliaison sociale et afin d’aider à tenir dans la durée. Pour des étudiant.e.s soudainement privé.e.s d’encadrement, l’objectif était enfin de ne pas perdre la souplesse spéculative nécessaire à la recherche.

Slavoj Žižek avait rappelé que Tolstoï comparait l’idée – ce que produit la pensée – à un virus, invisible mais active et transmissible. Les idées seraient nos virus. Mobilisons nos virus contre le virus. Je lançais donc le 3 avril dernier un séminaire virtuel pour et avec mes doctorant.e.s (au présent et au passé) qui s’est réuni chaque dimanche à l’heure de la messe et auquel se sont joint.e.s d’autres étudiant.e.s (de master, d’autres universités ou d’autres pays, tels l’Iran et le Brésil).

Faute d’autres propositions, le séminaire conserva son nom de baptême, CONFIDOC (pour confinement et doctorat), ce qui lui donnait une allure occitane, née du voisinage phonétique entre doc et duck. Manière aussi de faire la nique à un fâcheux Donald présidentiel. Il acquit rapidement, même pour les végétariens, la saveur exquise d’un confit de canard au point que le rendez-vous dominical fut respecté jusqu’à la fin du mois de mai.

Les discussions soulevèrent un certain nombre de questions philosophiques pour lesquelles il fut entendu que le domaine de recherche des participants étant la littérature, les réponses seraient esquissées à partir de celle-ci, la littérature non plus comme matériau pour les sciences humaines mais la littérature considérée comme un discours sur le monde, le présent et l’histoire au même titre que les sciences humaines le sont, un discours fournissant des grilles de perception, de représentation et de compréhension.

Si ce blog détaillera les questions philosophiques qui ont été en débat, il est loisible de reconnaître qu’elles s’inscrivent dans une ample interrogation première : la crise du coronavirus doit-elle être appréhendée comme relevant d’une situation (historique, sanitaire, sociale) ou d’une condition (humaine, en l’occurrence) ? En d’autres termes : s’agit-il d’un épisode à traiter dans sa contingence et sa temporalité propre ou la pandémie recouvre-t-elle un ensemble de phénomènes qui vont entraîner une rupture ontologique dans la condition humaine ?

On pourrait conclure à la gratuité et à la vanité d’une réflexion universitaire détachée du réel alors que la crise demandait et demande des interventions directes et rapides. Le diagnostic serait valable si la recherche académique demeure confinée dans la tour d’ivoire de sa soi-disant neutralité scientifique mais CONFIDOC a été conçue avec la mémoire des années de la fin du siècle dernier lorsque des consciences politiques naissaient dans les amphithéâtres, les couloirs et les cafétérias des universités. 

Puisque les réflexions issues de ces rencontres ont émergé pendant les discussions menées chaque dimanche lors du confinement dû au Covid-19, pourquoi les publier maintenant ? Quelle est leur validité en dehors du cadre temporel qui les a accueillies ? Deux réponses possibles. La crise, d’une part, est loin d’être achevée et il serait incongru d’évoquer déjà des temps postpandémiques, si tant est qu’ils arrivent un jour. Une crise, d’autre part, revêt une fonction précise qui est de signaler un dysfonctionnement dans un système ou un organisme (corporel, social, institutionnel) face auquel il importe d’apporter les changements qui en amélioreront les processus, en sorte qu’une crise s’inscrit dans une durée et qu’il est logiquement nécessaire de mesurer ses effets et ses conséquences après son apparition et ses manifestations.

CONFIDOC a-t-il fait œuvre de résistance ? Résistance à quoi puisque nous étions dès le départ d’accord pour bannir le lexique martial adopté par certaines instances ? Et puis le souvenir de séminaires (celui de Jan Patočka à Prague sous le régime communiste, par exemple) qui s’affirmaient comme de véritables actions de lutte nous empêchait toute identification. Du moins avons-nous lutté par la pensée contre l’angoisse de l’impensable et du moins, ôtant les masques, nous sommes-nous reconnus.

 

Alexis Nuselovici (Nouss)
Professeur de littérature générale et comparée, Aix-Marseille Université

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