L’exergue, ou une épitaphe pour les sacrifices, suite

I, II, III, Îles, par Muriel Labé.

Ces deux textes, l'article et le poème, ont été écrits et récrits dans un dialogue improvisé, tandis que l'un naissait dans les creux de l'autre et en devenait l'exergue. Leurs auteurs respectifs, Muriel Labé et Shun Sugino, ne se sont pas rencontrés autrement que par le biais de ces rendez-vous hebdomadaires virtuels, au long cours du confinement. Mûs par l'envie de pouvoir continuer à penser ensemble, à voix discontinue mais suffisamment distincte pour que l'île demeure à la surface, ils ont partagé des lectures et des visions. Parmi celles-ci : Giorgio Agamben, Bataille, Blanchot, Fragonard, David Lynch, Philippe Lançon, Melville.

I-

 

« TU AS APPLAUDI, AGIS MAINTENANT ! » disent certains murs dans la ville-capitale

Avec des airs de fable.

Pour le tu, le réflexe serait de battre des mains,

Encore, parce qu’entre les immeubles hauts, l’espace réduit résonne bien et fort.
Parce qu’elles ne combattent pas

(sinon entre elles)

Ainsi respectant ostensiblement la règle.

 

Au coin de la rue : d’autres lettres

Capitales,

Noires sur des pages blanches

Se suivent. Chacune

Occupe toute la place qui lui est donnée – qu’elle prend.

Elle prend toute la place sur la page et t’enfonce un coin dans l’œil

Que tu le veuilles ou non,
Les collages sont désormais des visions familières

Qui portent les traces de la nuit dernière.

Tu te prends

À demander qui est derrière, tu entends horizontalité.

Une communauté qui n’est pas immunisée

Contre les débordements -- le mot n’a pas lieu d’être.

Les lettres, elles, ne débordent jamais les pages.

 

Les pages sont ouvertes

A la pluie,

Aux orages,

Aux ongles rageurs,

Au vent qui bute contre un ciel immobile, gris,

Sans contours.

Les premières de ces lettres égrenaient des nombres

Et des noms

Comme on cueille des groseilles

Tandis que circule, sonore entre les murs de la ville,

La fiction vraie de morts avec un sens.

 

II-

 

« Il existe un point de saturation de l’espace ouvert à la vie », écrit, dans La Part maudite, un homme dont le nom,

c’est heureux,

ne parle pas toujours de victoire.
Car certaines batailles voient leur issue dans une merveilleuse défaite.
Certaines redistribuent l’action.

 

La liberté de Bartleby consiste à ne pas agir

Il reste à l’intérieur de celui qui veut le sacrifier

Sans valeur autre que sa vie.

Nous disposons ainsi d’une marge de l’épaisseur d’une nuit sans sommeil,

Sans contours bien visibles.

Et curieusement,

Lorsque ceux du bureau recouvrent ceux du lit,

L’un et l’autre s’absorbent et s’annulent,

On parle de sans-logis.

 

Chacun construisant son îlot

Interroge par à-coups la tentation de l’isolement qu’il perçoit chez le voisin

Jusqu’à ce qu’il distingue au loin – au tout près ? – le signe d’une dépense récréative

Qui éliderait le « pour »

Qui ferait atterrir le « quoi »

Qui donnerait une forme

Aux sauveurs de ce qu’elles peuvent.

 

III -  

 

Où suffirait-il d’élargir pour que s’établisse

Un partage du risque ?

 

Les tissus,

Distendus à force de se plier aux exigences de trop de rêves

Épousent les tumeurs innombrables qui, bénignes,

Créent pourtant les conditions d’un monstre.

 

À son apparition, les yeux du curieux s’embuent :

L’on pourrait s’y tromper, mais le masque tombe un instant seulement

Et la greffe ne prend pas sur une blessure sèche.

 

On distingue, de cure à care,

Une seule lettre noire

Où passe la ligne entre certains patients

Frontière plastique

Pour peu que le simple appel sache se muer en exigence

Pour peu que retentisse la valeur de l’homme en suspens.

 

L’attente, pourtant, n’est pas moindre dans l’appel que dans l’exigence.

C’est elle qui crée les conditions d’une ouverture inattendue

Une blessure où les tissus renouvelés

Agrègent les forces et simplifient le combat,

Aggravent les heures et le poids du mot « patient »

Autrement que de survie.

                                                                             

Un être autour duquel se nouent, dans le noir,

Les fils d’une couverture de savoir-vivre.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.