Billet de blog 26 août 2020

Debout à sa fenêtre

Entre chronique et fiction, ce texte dont l'auteur.e a souhaité rester anonyme participe pleinement à la réflexion de Confidoc sur notre perception du monde en temps de et hors confinement.

alexis.nouss
Professeur de littérature générale et comparée, Aix-Marseille Université
Abonné·e de Mediapart

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Jeune femme à la fenêtre (1925) © Salvador Dalí

 Tout ce qui nous est donné un jour nous est repris plus tard. Elle avait lu cela quelque part, mais elle ne savait plus où. Debout à sa fenêtre, elle regardait le grand jardin de la résidence. En temps normal, il y avait toujours du monde à cet endroit. De petits groupes se formaient, soit pour un pique-nique, soit pour jouer au foot, ou simplement pour refaire le monde dans de longues conversations qui semblaient ne pas se terminer. Voilà quinze jours qu’elle reste plantée à cette fenêtre, à la même heure, cherchant du regard un corps en mouvement. Quelqu’un qui la remarquerait à cette fenêtre située au dernier étage du bâtiment, et lui adresserait un salut. Mais rien ne se produisait. Elle se demandait si finalement, elle n’était pas restée seule dans cette grande résidence. L’envie la saisit d’aller frapper à chacune des portes voisines, pour vérifier qu’elle n’était pas seule. Heureusement, la peur du ridicule l’en empêcha. Ce silence était pesant. Elle était angoissée à l’idée de mettre la télévision, car les journalistes et tous les sachants ou non-sachants invités sur les plateaux télé, avaient une rhétorique qui indiquait la fin imminente de l’humanité. Le décompte du nombre de corps trépassés lui était impossible à supporter. Il ne lui était pas possible d’accepter que désormais la vie ne soit que deuil et affliction. Elle se demandait d’ailleurs si depuis l’arrivée du monstre invisible, il y avait eu d’autres causes de décès. Les gens mourraient-ils encore de cancer, d’accident domestique ou cardiovasculaire. Toutes ces morts insolites qui survenaient au quotidien avaient-elles cessé ? Elle se demandait à quoi aurait pu ressembler le quotidien, si chaque fois qu’on allumait son téléviseur ou qu'on achetait un journal, on tombait sur le nombre de morts qu’enregistrait, par jour, chaque pays. Cela aurait-il été déprimant ou nous en serions-nous accommodés de commencer nos journées en sachant que nous étions des privillégié.es. Car c’était à cela aussi que nous renvoyait ce virus, à nos privilèges. Il vous emmenait à vous demander « à qui le tour ? » Réussira-t-on à lui échapper ? Et si on y échappait, qu’en sera-t-il de notre famille ? Elle pensa à ces hommes politiques et à toutes ces célébrités qui racontaient que la crise sanitaire avait mis tout le monde au même niveau. On nous bassinait les oreilles avec ce gros mensonge qui n’était que fumisterie. Cette crise avait, au contraire, mis en exergue les disparités entre les populations. Rester confiné était un luxe que beaucoup ne pouvaient pas s’offrir. Il ne s’agit nullement du personnel de santé ou des autres travailleurs-piliers qui permettaient à la société de fonctionner. Elle pensait aux personnes qui vivent habituellement en dessous du seuil de pauvreté. Ceux-là qui ne pouvaient pas faire des provisions et gagnaient leur vie au quotidien en jonglant avec les petits boulots. On ne vivait pas le confinement de la même manière quand on habitait un neuf mètres carré ou selon qu’on vivait dans un grand appartement, un pavillon… Ce confinement n’était pas vécu de la même manière, selon qu'on pouvait perdre son emploi et compter sur une indemnisation chômage, selon qu’on était étudiant étranger, sans bourse ou avec, selon qu’on vivait avec une maladie grave, ou selon qu’on était en bonne santé. Selon qu’on était migrant, SDF, handicapé, vieux, jeune, artiste, célibataire, en famille... Elle avait beau chercher à quel niveau les gens étaient mis sur le même pied, elle ne trouvait rien. Pendant que les autres souffraient simplement de ne pas pouvoir sortir librement, de ne pas pouvoir explorer le monde à nouveau, d’autres souffraient de ne pas pouvoir manger à leur faim, de ne pas avoir un toit où se confiner correctement, de ne pas avoir internet pour essayer de garder le contact avec des proches éloignés. Il y avait les uns, les autres et enfin les et cetera. Les derniers ce sont ceux qui sont tout en bas de l’échelle, ceux qui n’avaient droit à rien ou presque. Ceux dont les corps pouvaient être traversés, contourner ou expulser ; ceux qui pouvaient mourir chaque jour sous la menace d’un monstre invisible sans que cela émeuve grand monde. Elles n’étaient pas parmi les uns, mais elle avait compris qu’elle n’était non plus parmi les et cetera, car elle pouvait s’alimenter à sa faim, jamais elle ne craignait de manquer de provisions. Elle avait son compte bancaire approvisionné tous les mois. Et étrangement, cette seule pensée lui fit honte. Sur les réseaux sociaux, des célébrités appelaient au respect du confinement depuis leur villa avec piscine et grand jardin. Il y avait une indécence dans ces différentes postures.  Il n’y avait aucun mal à être fortuné surtout quand on avait travaillé durement pour l'acquérir. Mais pour elle, l’indécence résidait dans le fait que ces mieux-lotis ne comprenaient pas que certains aient du mal à respecter cet état d’enfermement. Les privilégiés étaient en rogne, non pas parce qu’ils s’inquiétaient du fait que ces gens qui continuent de traîner dehors encouraient le risque de chopper le virus, mais uniquement parce qu’à cause de cette indiscipline l’enfermement des corps, des leurs surtout pourrait être prolongé.

Puis son esprit se mit à divaguer. Soudain, elle ressentit l’immense besoin de toucher un corps. Mais les corps sont ce qu’il y a de plus rare durant cette crise. Après quinze jours du confinement, toute seule, dans ce studio de vingt mètres carrés, sentant monter en elle une grosse angoisse. Elle pensait aux apéros fictifs organisés avec ses ami.es et sa famille pour maintenir le contact. La création de groupe WhatsApp pour se parler tout le temps. Elle se dit qu’après tout ça, si les choses reprenaient un semblant de normalité, elle n’aurait plus jamais recours à la procrastination. Elle ne perdrait plus son temps, elle se promit de prendre un billet d’avion pour aller visiter sa famille et serrer chacun dans ses bras très fort. Car, elle savait maintenant que tout pouvait s’arrêter du jour au lendemain, non pas à l’échelle individuelle comme cela a toujours été le cas du fait d’un décès par exemple. Ces séparations d’ailleurs étaient toujours l’occasion de retrouvailles pour les familles. Mais aujourd’hui, même la perte d’un membre n’autorisait plus de réunions. Le rituel du deuil était en train de changer. Savoir qu’il est possible de se retrouver du jour au lendemain coincée, sans possibilité de reprendre ceux qu’on aime dans les bras était une tragédie pour elle. Les différents lieux de plaisance n’ont aucune réelle valeur pour elle. Cette crise a bien révélé qu’elles étaient les lieux incontournables de la société. Donc si demain elle devait vivre sans salle de cinéma, sans club de nuit, sans bars, sans salles de théâtre… elle pense s’en accommoder aisément. Par ailleurs, elle ne saurait vivre sans contact humain. Sans toucher une peau, un corps chaud, sentir un souffle. Non, cela lui était impossible. Elle aimait le contact des corps, elle aimait pouvoir caresser des cheveux, faire un câlin, prendre quelqu’un dans ses bras pour quelques secondes. Respirer l’odeur du parfum de ses ami.es ou d’inconnu.es dans la rue. Oui, elle aimait les bonnes odeurs corporelles, son nez était toujours à l’affût d’une bonne odeur chaque fois qu’elle faisait un câlin ou une simple bise, chaque fois qu’elle croisait une personne bien apprêtée, elle se rapprochait un peu plus pour deviner son parfum. On ne pouvait trouver sa crainte futile même à un moment où des gens perdaient des êtres chers et n’étaient même pas autorisés à leur tenir la main pendant leurs derniers instants sur terre. Sa crainte n’était pas futile quand elle découvrait tous ses vieillards qu’on interdisait de voir leurs petits-enfants pour que ces derniers n'introduisent pas la mort dans leur vieux corps. Depuis toujours, dans toutes les sociétés humaines, on accompagnait les proches jusqu’au seuil de la mort. On se tenait à côté de leur corps que peu à peu la vie quittait. On leur tenait la main. On leur donnait un dernier baiser. On était là, sans craindre que notre corps, à son tour, soit exposé à la mort. Cette double solitude face à la mort la confortait dans l’idée que, plus que toute chose, le contact des corps est une chose dont elle ne saurait se passer. Il y avait un spot qui disait « quand on aime ses proches, on ne s’approche pas trop ». Il y avait là un renversement total des codes admis jusqu’ici. On devait désormais manifester notre amour en gardant nos distances avec l’être aimé. Jamais elle n’aurait cru une chose pareille possible. À quoi ressemblerait le monde d’après sans contact physique ? Des images de corps envahissaient son esprit, des corps la hantaient. Morrison n’a-t-elle pas dit que la hantise était à la fois ce à quoi nous aspirons et ce que nous craignons ? Alors, elle se mit à rêver des corps chauds des mères et aux odeurs uniques de ces corps qui l’ont bordée, auprès desquels tant de fois elle a aimé se coucher jusqu’à l’âge adulte. Elle songeait au corps des sœurs et des frères, surtout de ce frère qu’elle ne reverra jamais. Ce corps qu’elle n’a pas pu toucher une dernière fois, qu’elle n’a pas pu accompagner jusqu’à sa dernière demeure, quelques jours avant que le monde ne s’enferme. Il y avait déjà là, se dit-elle, comme un présage à ce qui se produit maintenant. Puis, elle songea au corps de l’aimé devenu si familier. Le serait-il encore après tout ceci ? Et à celui des ami.es qu’elle avait pour habitude de toucher pour dire bonjour ou au revoir. Tous ces corps n’étaient pas aussi esseulé.es qu’elle, en ce moment. Jusqu’ici, on avait soutenu que plus que les autres religions, la science, elle, pouvait être exacte. Pourtant, depuis le début, tout le monde semble naviguer en eaux troubles. Personne ne sait réellement comment se comporter face à ce monstre invisible, encore moins s’il va disparaître. En allant sur Facebook elle lut ces mots de Boris Cyrulnik : Lorsqu'on est en bonne santé, et cela quel que soit son âge, on se sent, on se voit, on se vit immortel. On ne prend conscience de sa mortalité que lorsque l'on contracte une maladie grave, et potentiellement mortelle. Une modeste fièvre, quelques frissons, une faible toux, et aussitôt la menace Covid-19 fait irruption, qui modifie radicalement notre représentation de la vie et de la mort. Tout est bouleversé, les sentiments ne sont alors plus comparables à ceux éprouvés avant, tout sujet - liens affectifs, avenir, travail, sens de l'existence, etc. - est l'objet d'interprétations inédites. Même l'appréhension des jours à venir est singulière. Face à cette "découverte" de leur propre mortalité, les individus adoptent généralement le syndrome du "glissement" : ils se laissent aller vers la mort. Une minorité va rejeter l'éventualité, et se rebeller. Elle ne se rebellait pas. Elle ne se laissait pas non plus aller vers la mort. Non. Elle s’était ancrée quelque part, elle s’était soustraite à cette réalité. Ni la mort ni la vie. Le hors-là. D’où cette position au dernier étage de ce bâtiment qui lui donnait une vue surplombant la résidence et toutes les autres habitations environnantes. Elle se tenait hors-du-moment, hors d’atteinte, dans une réalité inhabitée. Peut-être était-ce aussi un mécanisme de résistance. Je pencherais plutôt pour la fuite, j’ignore précisément de quoi ou de qui. Mais une chose était certaine, elle ne pouvait être dedans, sans les autres. Elle se dit que jamais elle n’a été préparée au manque. À ce manque-là. À cette solitude-là, à ce silence-là. Elle n’avait jamais pensé circuler dans des rues désertes. Cela faisait quatre ans qu’elle était dans cet immeuble, et les corps à croiser, il y en avait toujours eu. Partout, même quand on ne pouvait les toucher. On pouvait les regarder se déplacer. Les épier du haut de ce dernier étage. Il y avait toujours des allées et venues. Les rares fois où elle sort faire ses provisions, il lui arrive de croiser des corps. Mais elle remarque qu’ils ont un comportement étrange, ils s’éloignent d’elle. Semblent raser les murs pour ne pas la frôler. Des parents tirent vers eux leurs enfants. Alors c’est idiot, mais elle se demande si ces corps prennent de la distance à cause du virus ou prennent-ils de la distance à cause de la couleur de son corps. Oui, n’allez pas croire, ce virus n’a pas éliminé les autres virus qui gangrènent l’humanité depuis des siècles. D’ailleurs, dans ce coin du monde où a émergé le monstre invisible, des corps comme le sien sont pris pour cible. On dit qu’ils hébergent le monstre. Il faut donc les traquer comme des bêtes. Elle l’a vu à la télé et sur les réseaux sociaux, puis un ami lui a envoyé le témoignage en vidéo d’un ami qui vit là-bas. Ce n’est pas des fakes news. Elles et ses semblables doivent se battre contre plusieurs monstres, à l’heure où certains ont le privilège de n’affronter qu’un seul. Alors depuis que la rue était débarrassée de ses corps en mouvement. Elle avait peur de croiser ces gens qu’on disait être là pour le maintien de l’ordre. C’est con, vous direz-vous, mais je dirais plutôt qu’elle est lucide et consciente de sa réalité. Maintenant qu’il y avait peu de chance d’être vu, elle pourrait facilement, elle aussi, être victime d’abus. Comme ces personnes qui lui ressemblent, qu’elle a vu témoigner depuis le début de ce cauchemar. C’est pour cela qu’elle prenait toujours ce carton plastifié avec une photo de sa tête imprimée dessus, en plus du fameux papier qui autorisait les sorties. C’était juste au cas où, vous comprenez. Il ne faut pas donner de motif à ces gens. Il valait mieux prévenir que guérir disait-elle. Des corps comme le sien ça se remarquait très vite surtout dans une rue déserte. D’ailleurs, à moins d’être dans le déni, vous lui donnerez raison vous aussi. Dans tous les cas, elle était prévoyante et c’était bien mieux comme ça. Elle n’avait pas envie de finir avec un genou sur la tête. Son corps était son seul moyen de s’assurer qu’elle était en vie, d’être en contact avec les autres. Il était de sa responsabilité de ne laisser aucun virus, visible ou invisible, en prendre possession…

Stevellia M.N.

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