Thabet Abu Rass: Deux ans depuis Prawer...Et ensuite ?

Dans le cadre de la mobilisation contre le plan Prawer, l'Agence Média Palestine en partenariat avec l'Alternative Information Center vous propose aujourd'hui un article de Thabet Abu Rass, directeur du bureau de Adalah dans le Naqab (Néguev).

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Le 11 septembre 2013 marque les deux ans depuis l’approbation par le gouvernement israélien du Plan Prawer. Ce plan vise à arracher à leurs villages des dizaines de milliers de Bédouins arabes, citoyens d’Israël, à démolir leurs maisons, et à confisquer la plus grande partie de leurs terres. Le gouvernement a fait de ce plan un projet de loi, qui est déjà passé en première lecture à la Knesset en juin 2013.

Ce furent deux ans d’allers et retours entre le gouvernement israélien et son administration d’un côté et les citoyens bédouins arabes de l’autre. Le gouvernement avait l’intention de faire passer la loi rapidement à la Knesset dans les six mois suivant l’autorisation du plan, mais il s’est retrouvé confronté à une ferme résistance de la population du Naqab, déterminée à arrêter le plan.

En réponse à la condamnation par la communauté arabe locale et par la communauté internationale, le gouvernement a appelé l’ancien ministre Benny Begin à « écouter » les opinions des résidents bédouins des villages non reconnus et les propriétaires qui s’opposaient à la confiscation de leurs terres. En réalité, l’objectif de Begin était de vendre le plan tout en informant ses pairs du gouvernement israélien qu’il serait difficile de faire passer le plan sous la forme prévue. Il a donc proposé des amendements insignifiants qui avaient l’air importants mais étaient en réalité vides de sens. Ces amendements incluaient de raccourcir la période de mise en œuvre du plan de cinq à trois ans, d’accroître légèrement la quantité de terre allouée en compensation à ceux qui étaient dépossédés de leurs propres terres et de diminuer la compensation financière.

Bien que le Plan Prawer doive encore passer deux fois devant la Knesset avant de devenir une loi, il est déjà appliqué quotidiennement sur le terrain. Les démolitions de maisons à grande échelle sont devenues la tactique de choix du gouvernement pour déplacer la communauté bédouine. En réponse à une requête d’Adalah sur la liberté d’accès aux documents administratifs (FOI : Freedom of information request), le ministre de l’intérieur a évoqué la démolition «réussie» de 862 maisons en 2012, incluant 449 démolies par leurs propres propriétaires, menacés de lourdes amendes s’ils ne le faisaient pas. Jusqu'à présent, pour 2013, les autorités israéliennes ont démoli 399 maisons, dont 187 directement par leurs propriétaires.

 Le gouvernement israélien utilise régulièrement des pressions économiques contre les propriétaires des maisons. Chaque jour, le Tribunal de Be'er el-Sebe (Be'er Sheva) déclare illégales des douzaines de maisons, en affirmant qu’elles ont été construites sans permis, y compris dans les villages « récemment reconnus ». Le gouvernement israélien n’accorde de permis de construire qu’à ceux qui sont prêts à abandonner leurs terres ; et en même temps, il condamne à des amendes de dizaines de milliers de shekels ceux qui refusent de partir.

En tandem avec la proposition Prawer et son application de facto, le gouvernement israélien a accru sa campagne d'incitation contre les Bédouins. La campagne est devenue partie intégrante d'une culture omniprésente de provocations engagées plus largement contre la population arabe. Cette campagne de mythes et de désinformation vise à criminaliser une communauté qui a été marginalisée depuis l’établissement de l’État israélien.

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Visuel: Adalah

Cette désinformation raciste est largement diffusée et exploitée dans une myriade de circonstances par les officiels du gouvernement, les médias et les organisations de droite. Il y a plus d’un mois, le ministre israélien de la sécurité publique Yitzhak Aharonovitch, dans une tentative de convaincre le gouvernement d’allouer des fonds à son ministère, a lancé l’avertissement que les Bédouins prendraient les armes et les utiliseraient contre la police s’ils étaient expulsés de leurs terres. Avant cela, dans un autre cas de provocation raciale, les médias ont automatiquement publié que le criminel qui avait ouvert le feu sur des civils dans une banque HaPoalim de Be'er el-Sebe était un Bédouin, alors qu’il était juif.

Le mois dernier, dans un long article de Ma’ariv, le journaliste Shlomo Afergan a décrit les tribus bédouines comme des familles criminelles en employant tout au long de l’article des termes évoquant l’armée et la sécurité. Par exemple, il a parlé de la tribu al-Azazmeh comme « effrayante » et « la plus dangereuse des organisations criminelles bédouines », contrôlant «les routes stratégiquement les plus cruciales d’Israël ». Ces routes incluent « des zones de tir ouvert, des camps de l’armée, des gazoducs et des oléoducs, ainsi que des terrains utilisés par les forces aériennes israéliennes pour des opérations dans le Naqab et sa région ». Plusieurs organisations et médias israéliens essaient aussi de relier les Bédouins du Naqab aux récents événements du Sinaï, et ont accusé des jeunes qui manifestaient pacifiquement en août contre le plan Prawer d'avoir brandi le drapeau d’Al-Qaeda. Cette rhétorique enflammée vise à délégitimer les Bédouins et à saper leurs efforts pour arrêter le Plan Prawer.

Face à tout cela, les Bédouins sont demeurés fermes dans leur lutte pour rester sur leurs terres grâce à des efforts constants et variés soutenus par la société civile et la communauté internationale. En réponse au plan Prawer, le Conseil régional des villages non reconnus (Regional Council of the Unrecognized Villages), avec Bimkom* et Sidreh*, a proposé un Plan Alternatif qui inclut la reconnaissance de tous les villages bédouins. Grâce à un intense plaidoyer des organisations pour les droits de l’homme, de la société civile et les dirigeants politiques arabes, le Plan Prawer est devenu l’objet de l’attention internationale. C'est grâce au travail de Adalah et de ses partenaires ONG qu'ont été obtenues les déclarations de l’Union Européenne et des Nations Unies qui condamnent le Plan Prawer et demandent au gouvernement israélien de le reconsidérer .


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Ces efforts persistants ont un impact, et même à la Knesset – où le gouvernement dispose d’une forte majorité – cette loi raciste n'est passée, en première lecture, qu'avec une majorité de trois voix. Si la loi passe effectivement lors des deux prochaines lectures, les avocats d’Adalah et d’autres organisations juridiques la contesteront auprès de la Cour suprême.

La lutte publique et communale, la fermeté des populations dans les villages, ont été et sont la pierre angulaire de l’échec du plan Prawer. Le Haut Comité directeur pour les Arabes du Naqab, une branche issue du Haut Comité de suivi arabe, a soutenu pendant ces deux dernières années les efforts des populations par une organisation intense d’activités contre le Plan, en particulier des manifestations fortes et très suivies à Be'er el-Sabe et Jerusalem. Ces manifestations bénéficient aussi de l’appui de juifs israéliens qui soutiennent les droits des Bédouins.

Les dirigeants de la communauté bédouine et tous les acteurs politiques arabes ont pour objectif l’arrêt total du Plan Prawer, et pas seulement une discussion sur ses détails, car le fossé est immense entre la proposition du gouvernement et les demandes de la population pour leurs droits fondamentaux à leurs terres historiques et la reconnaissance de leurs villages.

Malheureusement les partis politiques et les mouvements qui s’opposaient au plan ont un peu ralenti leur activité récemment, et semblent préoccupés par les événements dans la région. Cependant, demander la justice pour le Naqab ne peut attendre ; une alliance unifiée doit l’obtenir. Par le passé, nous l’avons appelée de nos voeux et nous continuons à le faire aujourd’hui : rejoignez-nous et aidez-nous à arrêter le Plan Prawer avant qu’il ne soit trop tard.


Dr. Thabet Abu Rass est le directeur du Bureau du Naqab d’Adalah.

Traduction: Catherine G. pour l'Agence Média Palestine et l'Alternative Information Center


Bimkom : Urbanistes pour les droits à l'aménagement du territoire est une association israélienne à but non lucratif fondée en 1999 par un groupe d'urbanistes et d'architectes, pour renforcer la démocratie et les droits humains dans le domaine de l'aménagement du territoire. La planification spatiale joue un rôle crucial dans la détermination de la qualité de vie et de l'environnement, aussi bien que les perspectives de développement socio-économiques et le bien être des individus et des collectivités.

Sidreh: Association de femmes bédouines du Néguev, à but non lucratif créée en 1997 pour améliorer le statut des femmes arabes bédouines par des programmes de renforcement personnel social et économique


 

 

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