Une fidèle dévoyée

La Traviata (extrait) © AngersNantesOpera

Le retour respectueux au texte, qui est aujourd’hui la tendance générale de l’interprétation musicale, s’étend à présent à la scène opératique, comme le démontre la nouvelle production de La Traviata de Verdi, présentée par Angers-Nantes Opéra pour clore sa saison. Signée Emmanuelle Bastet, la mise en scène revient aux sources premières de l’ouvrage : celles d'Alexandre Dumas Fils

Mirella Bunoaica (Violetta) © Jeff Rabillon Mirella Bunoaica (Violetta) © Jeff Rabillon

De La Traviata, on retient d’habitude l’aspect Love Story : un couple fou amoureux, qui surmonte maintes épreuves, avant de succomber face à la maladie de la jeune femme. On oublie parfois un peu vite l’autre sujet, celui mis en avant par l’auteur de la Dame aux Camélias que le librettiste de Verdi, Francesco Maria Piave, a choisi de n’évoquer qu’à mots plus ou moins couverts : le contexte social et financier de l’intrigue amoureuse. C’est ce sur quoi Emmanuelle Bastet veut insister : sur le statut social, ambigu et ambivalent, de Violetta. Une femme la fois célébrée et précaire, adulée et méprisée. Une demi-mondaine, avec tout ce que ce terme suggère de licencieux et d’éphémère. Mais aussi une femme malade, à l’espérance de vie écourtée, une jeune fille frêle et fragile, qui ne peut jouer qu’avec les cartes qu’elle a en main. Sans parler de l’hypocrisie de ceux qui l’entourent : le père Germont, incapable malgré toutes ses protestations de dépasser de manière concrète ses préjugés ; la joyeuse compagnie fêtarde de Violetta, incarnée par Flora et sa troupe, qui s’offusque d’une atteinte à l’honneur de la jeune femme tout en le salissant inlassablement.

Mirella Bunoaica (Violetta), Edgaras Montvidas (Alfredo) © Jeff Rabillon Mirella Bunoaica (Violetta), Edgaras Montvidas (Alfredo) © Jeff Rabillon

Une petite saynète jouée durant le prologue instrumental de l’opéra plante d’emblée le décor : on y voit Violetta dans sa chambre, se préparant à la fête à venir. La chambre est tapissée de gigantesques miroirs, qui cachent des centaines de paires d’escarpins. Arrivent le Docteur Grenvil qui l’ausculte, inquiet, puis le Baron Douphol, qui lui offre une énième paire de chaussures… Le tout parfaitement conçu et dirigé — et quel plaisir de se trouver face à une mise en scène capable de faire d’un chanteur un acteur, qu’il soit muet ou chantant. Le reste est à l’avenant : le bling bling des soirées, l’exaltation des amants, l’admiration lourdaude du père Germont, la rupture et l’humiliation. Seule la scène finale laisse un goût mi-figue mi-raisin : l’Alfredo du jeune ténor lithuanien Edgaras Montvidas y est un peu empoté, tandis que la soprano roumaine Mirella Bunoaica ne convainc pas en phtisique flageolante et titubante.

À cette précision cliquetante de la mise en scène répond dans la fosse la baguette colorée et sensuelle de Roberto Rizzi Brignoli. Si ce dernier fait preuve d’un charisme exemplaire auprès de l’Orchestre des Pays de la Loire, il ne parvient toutefois pas à insuffler une égale dynamique au chœur et à la distribution : le plateau est ainsi dominé par une certaine mollesse, encore alourdie par certains poncifs sédimentés du lyrisme verdien (comme ces petits retards systématiques par rapport à l’orchestre que les chanteurs se ménagent pour plus d’effet expressif).

 

Mirella Bunoaica (Violetta), Tassis Christoyannis (Giorgio Germont) © Jeff Rabillon Mirella Bunoaica (Violetta), Tassis Christoyannis (Giorgio Germont) © Jeff Rabillon

Avouons cependant que ces petites insuffisantes ne suffisent pas à gâcher notre plaisir : l’essentiel de la distribution compose un plateau homogène. Bien que mièvre à souhait, Edgaras Montvidas est doté d’une présence appréciable et d’une voix plaisante et sans affèterie ; Tassis Christoyannis (Giorgio Germont) est touchant ; Leah-Marian Jones campe une Flora joueuse et minaude, et sait tirer parti du costume improbable dont on l’a affublé. Quant à Mirella Bunoaica, cette (quasi) prise de rôle est une bonne surprise : si ses capacités techniques sont parfois prises en défaut (notamment dans les aigus ainsi que dans le ménagement des contrastes dynamiques au cours dernier acte), son physique gracile et souple, sa voix expressive et malléable, un brin charnue et nasale, en font une Violetta émouvante et sensible.

> Nantes, Théâtre Graslin, le 26 mai 2013

> Verdi, La Traviata

Nantes / Théâtre Graslin, le  5 juin ; Angers / Le Quai les 16 et 18 juin 

Mirella Bunoaica (Violetta), Edgaras Montvidas (Alfredo) © Jeff Rabillon Mirella Bunoaica (Violetta), Edgaras Montvidas (Alfredo) © Jeff Rabillon

 

Livret de Francesco Maria Piave d’après la pièce La Dame aux camélias
de Alexandre Dumas fils, adaptée de son roman éponyme.
Créé le 6 mars 1853 au Teatro La Fenice de Venise.

DIRECTION MUSICALE ROBERTO RIZZI BRIGNOLI
MISE EN SCÈNE EMMANUELLE BASTET
DÉCOR BARBARA DE LIMBURG
COSTUMES VÉRONIQUE SEYMAT
LUMIERE FRANÇOIS THOURET
Avec

Mirella Bunoaica, Violetta Valéry
Edgaras Montvidas, Alfredo Germont
Tassis Christoyannis, Giorgio Germont
Leah-Marian Jones, Flora Bervoix
Cécile Galois, Annina
Frédéric Caton, Docteur Grenvil
Christophe Berry, Gastone, vicomte de Letorières
Laurent Alvaro, Baron Douphol
Pierre Doyen, Marquis d’Obigny
CHOEUR D’ANGERS NANTES OPÉRA
DIRECTION SANDRINE ABELLO

ORCHESTRE NATIONAL DES PAYS DE LA LOIRE

Nouvelle production Angers Nantes Opéra.
[Opéra en italien avec surtitres en français]

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