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Billet de blog 5 mars 2012

Caligula à l'Athénée !

À ne pas manquer, cette semaine à l'Athénée ! Habitués des aventures scéniques les plus ambitieuses et inattendues (souvenons-nous du magnifique Bourgeois Gentilhomme, monté en collaboration avec Benjamin Lazar, avec prononciations et danses authentiquement baroques et éclairage à la bougie), Vincent Dumestre et son Poème Harmonique se tournent cette fois vers la marionnette, avec Mimmo Cuticchio, l’un des derniers grands maîtres de l’art, et l’Arcal.

Jérémie Szpirglas
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À ne pas manquer, cette semaine à l'Athénée ! Habitués des aventures scéniques les plus ambitieuses et inattendues (souvenons-nous du magnifique Bourgeois Gentilhomme, monté en collaboration avec Benjamin Lazar, avec prononciations et danses authentiquement baroques et éclairage à la bougie), Vincent Dumestre et son Poème Harmonique se tournent cette fois vers la marionnette, avec Mimmo Cuticchio, l’un des derniers grands maîtres de l’art, et l’Arcal. Au menu : un étonnant Caligula de Giovanni Maria Pagliardi exhumé tout récemment par Vincent Dumestre lui-même...

Caligula © Arcal

Le genre de la « marionnette lyrique », si l’on peut l’appeler ainsi, fut, dès les débuts de l’opéra à Venise (avec L’Orfeo de Monteverdi), une tradition vivace et populaire. Tout comme les musiciens de l’époque réalisaient nombre d’arrangements et transcriptions des grands airs d’opéra, pour duo, trio ou petit ensemble d’harmonie, ou comme les solistes qui, plus tard, se fendront lors de leurs récitals de paraphrases ou de variations, ces théâtres lyriques en miniatures représentaient alors un vecteur indispensable de diffusion des œuvres, en même temps qu’un détournement parodique — empruntant aux théâtres de foire et aux improvisations de la Commedia dell’Arte.


Si l’on peut encore apprécier quelques vestiges de cet art miniature dans quelques grandes capitales musicales européennes (à Salzbourg ou à Prague, par exemple, où l’on peut voir des opéras de Mozart représentés à petite échelle), ce ne sont bien souvent que des spectacles extrêmement réglés et figés, rôdés à l’extrême, répétés à l’envi pour les touristes de passage, et accompagné d’un simple enregistrement. Bref, ils qui ont peu à voir avec la tradition elle-même, laquelle a presque complètement disparu, supplantée, entre autres, par la toute puissance de l’industrie musicale.
Autre tradition plusieurs fois centenaire également supplantée par l’industrie du spectacle : la marionnette sicilienne. À la grande époque (qui s’étire jusqu’à il y a moins de quarante ans et la popularisation de la télévision dans l’île), c’était l’un des derniers avatars des chants des aèdes et des chansons de geste médiévales, un spectacle que l’on suivait de soir en soir, nourri par des histoires millénaires et la fantaisie improvisatrice de ces artisans/artistes/saltimbanques/enchanteurs, aux sens les plus nobles de ces termes. Cet Opera dei Puppine ne vit aujourd’hui que grâce à quelques artistes, parmi lesquels Mimmo Cuticchio. Chez le Cuticchio, la puppi est une affaire de famille, qui se transmet de père et fils.  Héritier d’une longue lignée de puppistes, Mimmo Cuticchio a su non seulement pérenniser son art (il transmet son savoir non seulement à son fils Filippo Verna, mais à de nombreux autres marionnettistes, siciliens ou non) mais aussi l’ouvrir à d’autres expériences scéniques.

© Salvatore Cusimano


Aussi, quand Vincent Dumestre met la main sur la partition de Caligula, un opéra du compositeur génois d’origine et florentin d’adoption Giovanni Maria Pagliardi (1637-1702), créé à Venise en 1672, l’idée lui vient de ressusciter ces deux traditions et de les faire se rencontrer pour mieux servir cet ouvrage improbable, où le personnage de Caligula est traité d’une manière pour le moins fantaisiste et originale — avec philtre d’amour et miracles en tous genres qu’on ne révèlera pas (parce que ce serait quand même dommage !). Et à qui d’autre présenter ce projet fou qu’à l’Arcal. Fondé en 1983 par le metteur en scène Christian Gangneron, installé depuis 2000 rue des Pyrénées à Paris, cet Atelier de Recherche et de Création pour l'Art Lyrique (association loi 1901) aujourd’hui dirigé par Catherine Kellen se donne pour mission d’amener le lyrique à un public qui n’a pas l’habitude de le voir, là où on n’a pas l’habitude de l’entendre et sous des formes singulières — une mission qui se double dès le départ d’une vive ambition pour la création et la formation des jeunes artistes.
Comme il fallait s’y attendre en matière de folie, caligulesque, musicale ou marionnetiste, ce mélange digne des plus grands alchimistes a parfaitement fonctionné pour faire de ce Caligula une réussite absolue, sur tous les plans. Bien sûr, l’ouvrage a subit quelques retouches, réductions et modifications, aussi bien pour s’adapter aux contraintes spécifiques du spectacle que pour respecter la tradition de la marionnette lyrique, mais sans préjudice à ses qualités dramatiques, comiques et musicales.
Musicalement, Vincent Dumestre et les six musiciens du Poème Harmonique qui l’accompagnent ne sauraient mieux servir cette partition versatile à l’énergie et à l’expressivité débordantes, et aux lignes vocales, qui doivent beaucoup au Recitar cantando de Monteverdi, délicatement colorées de chromatismes parfois étranges. Stylistiquement irréprochables, ils soutiennent avec bonheur un plateau de six chanteurs tous aussi exquis les uns que les autres. Il faut entendre notamment les deux voix argentines et délicieuses : celles des sopranos Caroline Meng (Cesonia, l’épouse de Caligula) et Hasnaa Bennani (Teosena, la fameuse jeune première).
Sur scène enfin, sous la direction de Mimmo Cuticchio et de la metteuse en scène Alexandra Rübner, ce n’est que poésie, burlesque et batailles échevelées. Et l’on ne peut que s’émerveiller de la beauté des marionnettes, toutes fabriquées pour l’occasion dans l’atelier de Mimmo Cuticchio, et de la grâce dont font preuve les six marionnettistes de la Compagnie Figli Arte Cuticchio (Tania Giordano, Claire Rabant, Sylvain Juret, Alexandra Rübner, et, last but not least, les Cuticchio, père et fils). Même les (menus) incidents de parcours, inhérents à la nature même du spectacle, donnent lieu à des trésors d’inventivité.
Le tout éclairé à la bougie, pour ne pas trop dépayser le Poème Harmonique ! Bref, un spectacle pour petits et grands, à ne manquer sous aucun prétexte.


> Prochaines représentations :
Paris, du 8 au 11 mars 2012, Théâtre de L'Athénée
Vitry-sur-Seine, 23 mars 2012, 14h30 et 21h, Théâtre Jean Vilar

(article déjà en publiée sur mouvement.net)

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