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Billet de blog 8 févr. 2012

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Thierry Pécou, compositeur de la « créolisation »

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Thierry Pécou © Thierry Pécou

Ce que l’on remarque avant toute autre chose lorsqu’on voit Thierry Pécou, sur scène ou en dehors, c’est un détail anodin. Presque sans intérêt : sa chemise. Car Thierry Pécou porte invariablement des chemises inattendues : amples et bariolées, hautes en couleurs. Si nous sommes loin des tenues sévères que l’on associe généralement à la musique contemporaine, ce n’est pas non plus une posture d’empêcheur de musiquer en rond : Thierry Pécou porte ces riantes chemises avec une chaleur et un naturel désarmants, sans aucune ostentation. Après la chemise, c’est son sourire que l’on voit : un sourire doux et inquiet à la fois, un sourire qui vous écoute avec attention, et s’efface à peine lorsqu’il parle à son tour, d’une voix fine, presque fluette, à la limite de l’audible — et en contradiction totale avec sa musique, puissante et tellurique.
En résidence à l’Arsenal
Tandis que, à l’autre bout de la France, la Folle journée de Nantes célèbre la musique russe, nous sommes donc à Metz, où le compositeur et ses chemises extravagantes sont en résidence pour deux saisons. « En un temps où le temps manque, tout va vite et trop vite, tout s’accélère ; en contretemps, une résidence où l’on prend le temps, où la valeur du moment privilégié s’affirme par son renouvellement périodique, écrit-il » : cette résidence à l’Arsenal de Metz est l’occasion pour Thierry Pécou d’aller à la rencontre du public messin — grâce aux conférences et autres actions pédagogiques organisées en marge des concerts —, et de développer une relation privilégiée avec l’Orchestre National de Lorraine, qui interprète ce soir, sous la direction de Jean Deroyer et avec le pianiste Alexandre Tharaud, deux de ses œuvres. À la clef de cette résidence, enfin, une commande qui sera créée la saison prochaine.
Les Antilles, la musique et Edouard Glissant
Il est souvent très réducteur de considérer l’œuvre d’un créateur par le petit bout de la lorgnette biographique, mais il arrive, dans certains cas, que celle-ci élargisse au contraire grandement le champ de vision et de perception de son art. Ainsi en va-t-il de Thierry Pécou : s’il est né à Boulogne Billancourt, son histoire familiale, ancrée au cœur des Antilles et de la Martinique, est un élément déterminant dans son cheminement artistique — au même titre, d’ailleurs, que le fait qu’il n’y ait pas grandi, au contraire de ses parents, mais c’est là un faux paradoxe. Thierry Pécou est en effet encore jeune adolescent lorsqu’il découvre les écrits et la pensée d’Edouard Glissant. En lui donnant quelque clef insaisissable de ses origines, le verbe du poète lui ouvre un horizon fabuleux  pour sa musique. « À présent, dit-il, le Caraïbe est avant tout pour moi un espace symbolique. C’est un espace de « créolisation », terme qui s’applique au mélange des cultures et que je préfère au métissage. »
Sa créolisation ne s’est pas cantonné aux Antilles, mais de là s’est ouverte à toutes les cultures (Egypte, Chine, Japon, Amérique du Sud, etc.). En témoigne la Marcha de la Humanidad qui ouvre ce concert dans sa version purement orchestrale (une première version avec voix existe également). Née lors d’un du compositeur voyage au Mexique, la partition est, comme son titre l’indique, une marche. Non pas une marche militaire (même si le belliqueux y joue un rôle prépondérant), ni véritablement marche funèbre : une marche, c’est tout. Celle du temps, celle de la (des) civilisation(s). Frappé par les vestiges des civilisations précolombiennes, tout autant que par l’art moderne de certains « muralistes » musicaux, dont David Alfaro Siqueiros, Thierry Pécou contemple ici le formidable combat, à la fois physique et spirituel, qu’ont livré tous ces peuples pour résister aux assauts du rouleau compresseur de la civilisation européenne. Questionnant la vision d’un monde européo-centrée (et sa perception temporelle linéaire, et non cyclique, comme elle a pu l’être dans d’autres modes de pensée), Thierry Pécou brosse une fresque musicale puissante et monumentale, un formidable et trépidant crescendo.  S’ouvrant sur un tapis de cordes suraiguës, jalonné de quelques appels de piccolo, c’est un marche lente, empreinte d’une joie solennelle saisissante. À mesure que s’avance le destin, des solos plus graves et profonds se font entendre. Le combat est inégal : aux accents boisés des percussions répondent des éclats de cuivres. C’est une avancée inéluctable, une lente montée en puissance, irrépressible, tellurique, primaire et primordiale.
La direction de Jean Deroyer — chef aujourd’hui incontournable de la scène contemporaine française — est impeccable : le discours est d’une grande clarté, à la fois précis et lyrique. La palette orchestrale, si maîtrisée — dénuée de toute arrière-pensée ou inhibition esthétique —, est parfaitement rendue par l’Orchestre National de Lorraine, dans toute sa subtilité moirée et suggestive, jusqu’à la stridence terrifiante de l’accord final.
La musique, un acte militant
Après un Concerto pour piano en ré majeur HOB XVIII.11 de Haydn, un peu trop urgent pour chanter avec grâce, le pianiste Alexandre Tharaud et l’orchestre reviennent pour interpréter L’oiseau innumérable. Dédié à et créé par Alexandre Tharaud, L’oiseau innumérable est un concerto pour piano et orchestre habité par le verbe d’Edouard Glissant : « La pensée du tremblement éclate partout, avec les musiques et les formes suggérées par les peuples. Elle nous préserve des pensées de système et des systèmes de pensée. Elle ne suppose pas la peur ou l’irrésolu, elle s’étend infiniment comme un oiseau innumérable, les ailes semées du sel noir de la terre. Elle nous unit dans l’absolue diversité, en un tourbillon de rencontre. Elle est l’Utopie qui jamais ne se fixe et qui ouvre demain : comme un soleil ou un fruit partagés. »
Ainsi est L’oiseau innumérable, dans les couleurs et les rythmes duquel on entend un Ravel autant que les accents du jazz : un orchestre ensoleillé, tour à tour pastoral, sylvestre et tempétueux, qui porte un piano obstiné dans un long tremblement, lequel semble secouer le monde entier.
Le concert se termine sur la Symphonie en trois mouvements de Stravinsky (1945-46) : une fin on ne peut plus logique, non seulement par son écriture, mais aussi par les images qui la hantent : Stravinsky écrit avoir composé ces trois mouvements en réaction aux images atroces du second conflit mondial.
Ici, à Metz, ce soir, qu’on le veuille ou non, la musique est un acte politique.

© Pascal Faure PRO

> Arsenal de Metz, le 3 février 2012

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