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Billet de blog 8 nov. 2011

Dilemme cornélien à l'opéra

Jérémie Szpirglas
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Comme nous l'avons dit ici-même à plusieurs reprises : l'un des obstacles majeurs de l'écriture d'un opéra aujourd'hui est le choix du livret. Trop souvent, celui-ci pèche : soit son sujet est inintéressant, soit son traitement est vide, dénué de rythme et/ou de tension dramatique véritable, soit sa langue est inepte.

Aussi, quand un metteur en scène confirmé comme Jorge Lavelli se pique d'adapter une pièce de Corneille, Polyeucte, pour en faire un opéra sur une musique du compositeur polonais Zygmunt Krauze (né en 1938), la curiosité ne peut qu'en être éveillée : le recours à la mythologie et à la tragédie antique est une solution maintes fois éprouvée durant les quatre siècles que compte déjà l'histoire de l'opéra (à commencer par son premier opus : le fameux Orfeo de Monterverdi). L'expérience est d'autant plus alléchante que Jorge Lavelli, dans sa note d'intention, annonce un travail qui fait un peu penser à celui réalisé par le dramaturge Jean Anouilh ou le romancier Henri Bauchau. L'histoire de ce martyr chrétien, partagé entre son amour pour sa femme Pauline — fille du gouverneur romain de l'Arménie — et pour son Dieu est le prétexte pour Lavelli d'une stigmatisation des fanatismes de tout poil — un sujet ô combien brûlant aujourd'hui.

Hélas, devant cette création de l'Opéra de chambre de Varsovie, présentée au Théâtre du Capitole de Toulouse, force est de constater que la tentative a là encore échoué. En s'écartant du texte de Corneille — ce qui était bien évidemment nécessaire —, Lavelli abandonne également sa poésie, sa force, ainsi que sa tension dramatique. Il met un temps infini à installer le tragique : il faut attendre plus de la moitié du spectacle pour voir l'action se mettre enfin en branle (le point de non retour est en effet atteint à la 50ème minute d'un spectacle d'à peine une heure vingt). Quant au discours, il manque son but par excès de zèle : sentencieux jusqu'à la platitude, il pèche également par de nombreuses incohérences dues à la contraction de l'action. Cette contraction est certes nécessaire à la transposition lyrique de la pièce mais, entre intrigues politique, religieuse et amoureuse, l'ouvrage s'éparpille.

Même chose pour la mise en scène, également signée Jorge Lavelli : à l'image du code couleur restreint des costumes — noir, blanc, avec une pointe de rouge réservée à la jeune première, Pauline (Marta Wyłomańska), et son père, Félix (Andrzej Klimczak) —, elle se perd en manichéisme et en postures raides et statuaires.

Côté musique, l'accent est mis sur la ligne vocale. Harmonieuse et mélodieuse, elle est excessivement flatteuses pour les voix (lesquels sont par ailleurs exemplaires, on retiendra notamment le sublime haute-contre de Jan Jakub Monowid dans le rôle-titre). L'orchestre - le Sinfonietta de Varsovie, placé sous la direction de Ruben Silva - se borne à un simple rôle de ponctuation ou de soulignage de la ligne mélodique. Commentaire efficace, fortement empreint de narration cinématographique, son systématisme et sa monochromie finissent toutefois par lasser. Les meilleurs moments sont, en substance, un savant mélange de souvenirs - au demeurant fort bien digérés - de Bartók, Chostakovitch et Bernstein (certaines scènes semblent sortir tout droit de West Side Story)...

Entre un texte pontifiant et une musique sans inspiration, le soufflé peine à monter, et s'essouffle bien trop tôt.

> Théâtre du Capitole, le 4 novembre 2011

> Production de l'Opéra de chambre de Varsovie

> Photos : ©David Herrero

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