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Billet de blog 11 oct. 2010

Le portail de la musique contemporaine ou comment la modernité française a toujours un train de retard

Jérémie Szpirglas
Ecrivain et journaliste
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Mis en chantier en 2006, le « portail de la musique contemporaine » fait peau neuve à l'occasion de cette rentrée 2010. Sans grand changement, hélas, dans l'esprit.

Née de la mutualisation d'une grande partie des forces vives qui font, produisent, créent et promeuvent les musiques dites « actuelles » ou « d'aujourd'hui », le « portail de la musique contemporaine » est une saine initiative, qu'il convient, certes, de saluer bien bas. Réunissant les archives de divers organismes du privé comme du public, subventionné ou non - institutions muséales (Cité de la musique), médiathèques (BNF, Cdmc, médiathèque musicale Mahler), centres de formation (Conservatoire supérieur de musique de Paris et de Lyon), centres de recherche et de création (Ircam), fondations (Royaumont), maisons d'édition, festivals (Musica, Muse en circuit), ensemble spécialisés (Intercontemporain, 2E2M, Itinéraire) pour ne citer qu'eux - c'est un formidable fond documentaire, comprenant textes de programme, partitions, conférences, enregistrements de concerts, et bien d'autres archives pleinement pertinentes pour la connaissance de la musique telle qu'elle se fait, en France et dans le monde, depuis plus de 30 ans. Une initiative salutaire pour tous ceux qui travaillent de près ou de loin sur le sujet - dont je fais partie.

La réalisation, en revanche, est sujette à caution, qui traite le répertoire contemporain à la manière d'un patrimoine plus ou moins mort, à tout le moins statique, et surtout, qui traite le média web avec une rigidité typique de nos institutions hexagonales - toujours frileuses lorsqu'il s'agit de se remettre en question et de réfléchir à de nouveaux modèles (économiques, politiques ou culturels) adaptés aux nouvelles technologies. Frilosité dont témoigne la récente mise en route de l'inepte Hadopi.

Ce « portail », en effet, ne mène à rien, ou presque - et mériterait plus justement le nom de « bibliographie » ou, mieux, de « bottin » de la contemporaine. Aucun lieu de rencontre, de débat, de partage et d'échange d'idées, musicales ou non. Juste un outil de recherche, et des listes : listes de concerts, listes de rendez-vous et de séminaires, et listes de documents - de toute nature. Ces listes, dont nul n'oserait douter l'exhaustivité, seraient à elles seules d'une grande utilité à tous les acteurs et commentateurs du circuit, si l'outil de recherche n'était d'un simplisme accablant de conception (on n'y peut faire aucune recherche du contenu des textes, par exemple, et ne parlons pas du traitement des titres, noms et dates, qui confond allègrement date « publication » et de « création » de l'œuvre en question, et, pour un document écrit par exemple, mêle indifféremment nom de l'auteur du texte, nom de l'institut qui l'a publié, ou nom du compositeur dont il traite) et, dans le même temps, d'une complexité d'usage hallucinante (le design du site met tout au même niveau, ce qui ne peut qu'égarer l'utilisateur néophyte).

Quand on a, à force d'efforts et d'égarements, enfin trouvé le document tant désiré, on se trouve aussitôt devant l'impossibilité de le télécharger. Les échantillons audios ou vidéos durent une à deux minutes. Quant aux textes, ils sont présentés en quelques phrases d'accroche d'une excessive brièveté qui sont, soit trop floues, soit trop inexactes. Il est même impossible d'un feuilleter un aperçu - qui pourrait donner, en cas d'incertitude, quelque indice quant à la pertinence du document en question dans le cadre de la recherche considérée. Bref, ça ne sert absolument à personne.

Faute de téléchargement, il faut, pour obtenir l'une de ses précieuses archives, se déplacer. À Paris, à Strasbourg, à Poitiers, dans toute la France. Jusque dans les rayonnages de la médiathèque qui la garde ainsi jalousement. Le chercheur, le journaliste, l'étudiant, le musicien - qui n'a d'ailleurs pas toujours les moyens d'entreprendre le voyage, et qui a parfois besoin de ces renseignements en urgence - se trouve donc le bec dans l'eau, et se tournera vers d'autres sources, pas forcément plus facile d'emploi, et souvent moins riches et plus incertaines, ou moins à jour. Même les ressources marquées « en ligne » sont inaccessibles ! Comme web 0.5, on n'a pas fait mieux depuis 10 ans !

Les promoteurs de ce type de diffusion agitent la menace du « piratage », et se posent en défenseurs des droits d'auteur et de la propriété intellectuelle. Mais, soyons sérieux un instant : qui irait « piraté » la musique contemporaine ? Ne serait-ce pas là justement le genre de diffusion sauvage dont elle aurait bien besoin pour se démocratiser ?

Et ne serait-ce pas justement l'occasion de repenser les droits de diffusion des œuvres et des documents ? Un système aberrant qui pousse d'ailleurs, depuis des décennies, les radios vers une zone grise de contournement de la loi, dès lors qu'elles veulent diffuser certains enregistrements, certes disponibles, mais dont les démarches en termes de droits d'auteur, d'interprète ou de diffuseur, exigeraient des journées entières de travail, des coups de fil à n'en plus finir et des allers-retours incessants de contrats.

Bref, en marge du débat sur la propriété intellectuelle et sa confrontation aux nouveaux médias, cette réalisation ratée d'un projet pourtant enthousiasmant, soulève la question du rapport de la création et des créateurs à leur public, et démontre combien même le petit monde de la contemporaine peut être rigide sur certains sujets. Et on en vient à se poser cette question cruciale : comment ces acteurs institutionnels et politiques de la modernité musicales (ou de la post-modernité, qu'importe...), qui se posent en tenants de l'avant-garde, aussi bien esthétique que politique, peuvent-ils se montrer aussi réactionnaires ?

Et on aimerait qu'ils s'arrêtent un instant pour réfléchir - et qu'ils demandent, pour une fois, l'avis des premiers concernés : les musiciens et compositeurs... et le public !

N'est-il pas urgent, en effet, de repenser les droits de l'interprète pour la diffusion vers les nouveaux médias - comme l'ont fait récemment les scénaristes d'Hollywood ? Et de refondre radicalement le système des droits du compositeur, en tenant compte de l'évolution de notre société et de nos outils technologiques ?

Si je n'ai certes pas toutes les données en main pour apporter seul des solutions pertinentes, je suis persuadé que, quitte à enfoncer ce portail tout juste ouvert, les naufrages de ce genre sont susceptibles de nous faire avancer d'un grand pas.

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