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Billet de blog 14 juin 2012

Dickens, chantre de l’entente cordiale

Jérémie Szpirglas
Ecrivain et journaliste
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© cconcertclassiccom

En ces temps modernes où la tonalité de l’Europe est donnée par le couple franco-allemand, il est une amitié plus que centenaire dont on parle bien peu : l’Entente Cordiale. Elle a pourtant son temple : le Centre Culturel de l’Entente Cordiale, au Château d’Hardelot, dans le Pas de Calais, naturellement. Et elle a sa saison festive, toute en musiques et en spectacles : le bien nommé Midsummer Festival.
Jubilé oblige, c’est la royauté que le Midsummer Festival célèbre en ce 10 juin 2012 avec les King’s Singers — célèbre ensemble vocal réunissant six voix d’homme, de la basse profonde au contre-ténor aérien. Le programme, composé de chansons, madrigaux et airs de cour, couvre une vaste période, qui court de la Renaissance à nos jours.
Saviez-vous par exemple que, quand il ne trucidait pas ses épouses, Henry VIII était un poète et un compositeur accompli ? Les King’s Singers ont quelques unes de ses œuvres à leur répertoire : Pastime with good company est une chanson enjouée et fort agréable, It is to me a right great joy un canon galant d’excellente facture. Elles côtoient le fameux Ah Robin, gentle Robin et Blow thy horn, hunter, de William Cornyshe, ainsi que la petite saynète drôlatique Hey Trolly Lolly Lo — qui est l’occasion d’un cabotinage gentillet de la part des six chanteurs, cabotinage qui, bien heureusement, ne se retrouve pas dans leur chant.
Viennent ensuite les madrigaux resplendissants et fleuris de la période Elisabéthaine : ceux de John Hilton, John Dowland, John Bennet, ou encore le grand Orlando Gibbons. C’est au reste là que les qualités des King’s Singers, leur exceptionnelle maîtrise, leur équilibre irréprochable, les mariages exquis de leurs timbres, se montrent sous leur meilleur jour : dans ces polyphonies foisonnantes, dans ces contrepoints toujours plus complexes, toujours plus inventifs, doux et poétiques.
Mais le temps passe avec sa proverbiale inéluctabilité, et l’on abandonne bientôt Elisabeth I pour être projeter au XIXè siècle : les King’s Singers font ainsi l’impasse sur la période noire du puritanisme de Cromwell — lequel était rarement d’humeur à chanter — et sur les fastes de la restauration, pour nous plonger au cœur du règne d’une autre grande reine : Victoria. On découvre là, avec Edward Elgar, John Rogers, John Stainer, Robert Lucas de Pearsall ou John Frederick Bridge, que si les britanniques, après avoir perdu une tête couronnée, ont également égaré leurs cuisines, et quelques colonies américaines, ils n’ont rien perdu de leur tradition chorale, ni de leur humour. Toutes les partitions, défendues avec aisance et nonchalance par les King’s Singer, révèlent un métier consommé de l’écriture vocale et un goût certain pour la poésie théâtrale.
La dernière partie est consacrée au début du règne de l’actuelle souveraine, avec des danses chorales extraites de Gloriana de Benjamin Britten — opéra d’après un épisode de la vie d’Elisabeth I (dont « Gloriana » était l’un des surnoms) créé à l’occasion du couronnement d’Elisabeth II. Harmoniquement savoureuses, ces courtes pièces, tour à tour intimistes et volubiles, sont d’une beauté intemporelle, qui sort les six hommes de toute attitude empruntée dont ils ont pu faire montre au début du concert.
Hélas, la fin du concert — qui se clôt sur Masterpiece de Paul Drayton (un réjouissant pot pourri de « à la manière de », de Bach à nos jours), suivi de quelques chants traditionnels et de quelques chansons de variété — abaisse d’un coup le niveau. Malgré d’excellents arrangements, ces choix racoleurs sont d’autant plus regrettables que, en offrant au public des musiques qui lui sont déjà familières, ils occultent les trésors polyphoniques, de Gibbons à Bridge, en passant par Dowland et Elgar, qu’il a pu découvrir ou redécouvrir un instant auparavant : que retiendra-t-on à terme : Harry Connick Jr ou John Bennet ?

Charles Dickens © Gurney

Après cet hymne à la royauté, l’entente cordiale reprend ses droits en la personne de Charles Dickens. Le grand écrivain anglais était en effet un grand francophile, admirateur de Victor Hugo et de Pauline Viardot parmi d’autres. Et il était un grand habitué de la côte boulonnaise, où il aimait venir en villégiature… et pour filer le parfait amour avec sa maîtresse, la comédienne Nelly Ternan, de 27 ans sa cadette — cela se passait même précisément dans la petite bourgade de Condette, à quelques centaines de mètres du Château d’Hardelot. Se saisissant  de cette anecdote biographique, la soprano Dame Felicity Lott, le comédien Gabriel Woolf et le pianiste David Owen ont imaginé un petit Dickensian Opera : un spectacle/concert-lecture brossant à grand traits un portrait tendre et vivant de Dickens : ses jeux d’enfant, ses promenades, sa passion du théâtre, ses incursions dans le monde de l’opérette (The Village Coquettes, sur une musique de John Hullah), ses séjours en France, son amour pour la musique et la littérature française.
Dame Felicity Lott y est comme à son habitude : magnifique et brillante, sensible et tendre, ensoleillée et pleine d’humour. Dans les petites chansonnettes d’enfant comme dans les ariettes d’opérette et dans les morceaux de bravoure du grand répertoire (L’air des Bijoux, extrait de Faust de Charles Gounod, Guitare de Georges Bizet), elle habite la musique avec la même conviction, le même professionnalisme, la même aisance. Accompagnée, au piano et au chant, par un exubérant et inventif David Owen, elle se voit également donner la réplique avec un brio et une présence toute britannique par son partenaire, Gabriel Woolf, chanteur plaisant et récitant exquis.
Un vrai plaisir !

> Condette, Château d’Hardelot, le 10 juin 2012

> http://www.chateau-hardelot.fr/

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