Honneur aux dames

 Lieu de passage, lieu de villégiature, lieu de rencontres : le Pas-de-Calais est tout cela, et bien plus encore. Et c’est ce statut singulier de passerelle entre deux peuples que célèbrent le Centre Culturel de l’Entente Cordiale du Château d’Hardelot et son Midsummer Festival qui s’est achevé le 5 juillet dernier…

Le Château d'Hardelot de nuit © Rémi Vimont Le Château d'Hardelot de nuit © Rémi Vimont


 

Lieu de passage, lieu de villégiature, lieu de rencontres : le Pas-de-Calais est tout cela, et bien plus encore. Et c’est ce statut singulier de passerelle entre deux peuples que célèbrent le Centre Culturel de l’Entente Cordiale du Château d’Hardelot et son Midsummer Festival qui s’est achevé le 5 juillet dernier…
Quand on pénètre dans la cour du Château d’Hardelot, on ne peut s’empêcher de penser « toc ». Le corps de logis — qui hésite entre le château fort normand, le pseudo-gothique et le Tudor — est un « à la manière de », certes riant, mais d’un kitsch indéniable. Construit sur les ruines des nombreux châteaux médiévaux qui se sont succédés sur la butte — qui auparavant dominait la mer pour garder un œil sur la perfide Albion, dont les blanches falaises sont visibles par beau temps —, le château actuel est le fruit de la lubie d’un riche sir anglais, qui a également insufflé à la petite commune de Condette ses ambitions de station balnéaire.


À deux violes esgales au Château d'Hardelot © Rémi Vimont À deux violes esgales au Château d'Hardelot © Rémi Vimont


C’est dans ces murs sympathiques bien que d’un goût discutable que le Conseil Général du Pas de Calais a installé le Centre Culturel de l’Entente Cordiale, qui fête l’amitié franco-britannique au travers de multiples événements, expositions (cet été : un regard sur les costumes de films tirés de la littérature, De la Plume à la Bobine, de Jane Austen à Alexandre Dumas, et d’Ava Gardner à Keira Knightley), conférences et concerts. Le grand rendez-vous du Château d’Hardelot est indéniablement le Midsummer Festival, qui emprunte au théâtre shakespearien à la fois son nom, son ambiance (en 2015, un théâtre élisabéthain pur jus sera construit dans le domaine du château pour accueillir représentations théâtrales, opéras et concerts) et la largesse de la vision qu’il offre sur les passions humaines.
Les 5 et 6 juillet derniers, pour son dernier week-end, le Midsummer revient sur le lieu de passage obligé qu’est le Pas-de-Calais, pour qui va ou vient d’Angleterre. À commencer par Madame, Henriette d’Angleterre. Fille de Charles Ier, Henriette a fait plusieurs passages dans la région : enfant, pour fuir les puritains de Cromwell, puis, devenue princesse du royaume de France, pour une mission diplomatique auprès de son frère Charles II, lors de la restauration — mission diplomatique qui, pour certains, seraient le mobile de l’hypothétique empoisonnement qui aurait entraîné sa mort, à 26 ans (l’hypothèse de l’empoisonnement est toutefois aujourd’hui relativement décrédibilisée par les avancées de la médecine). La vie brillante et agitée de Madame — comme on l’appelait alors de par son mariage avec Monsieur, frère du roi et néanmoins notoirement homosexuel — a fait germé dans la tête des gambistes de À deux violes esgales, Sylvia Abramowicz et Jonathan Dunford, l’idée d’un spectacle musical intimiste, mêlant musiques, chantées et ou non, venues de toute l’Europe qu’a parcouru la princesse, et lectures de correspondances et de Mémoires, sans oublier la fameuse oraison funèbre prononcé par Bossuet : « Madame se meurt, Madame est morte ».
C’est l’occasion d’un merveilleux florilège de pièces de viole et de luth — deux instruments nobles s’il en est, et fort prisés de Madame — : entre un Concert ou un magnifique Tombeau de Sainte Colombe et un air de Cambefort, on peut se plonger dans les méandres du grand, et souvent méconnu, Michel Lambert — dont la lecture d’une lettre de Madame nous apprend son affection pour cette musique et, par là, la justesse de son goût. La soprano Monique Zanetti complète le panorama de cette Europe musicale riche et variée — impressionnante de souplesse, elle s’adapte d’une pièce à l’autre au style de chaque répertoire, la fraîcheur des airs anglais, le lyrisme de l’opéra baroque italien, l’élégance plein de pompe des ballets lyriques français…

Le London Haydn Quartet au Château d'Hardelot © Benjamin Harte Le London Haydn Quartet au Château d'Hardelot © Benjamin Harte

C’est aussi à Calais que Joseph Haydn s’est embarqué pour l’Angleterre, pour rejoindre Londres où il a passé quelques années. Et qui d’autre pour illustrer ce passage que le London Haydn Quartet ? Jouant sur instruments d’époque, les quatre musiciens londoniens se distinguent par la rigueur stylistique de leurs lectures — parfois à la limite du maniérisme — et par la verdeur de leurs interprétations. Au cours de ce concert consacré aux quatuors londoniens du compositeur viennois, on apprécie tout particulièrement le Quatuor op. 64 no. 6 en mi bémol. Le London Haydn Quartet y fait des merveilles, que ce soit dans les contrepoints du deuxième mouvement — dans lesquels ils soulignent en filigrane ce que l’écriture de Haydn annonce de celle de Schubert — ou dans la théâtralité opératique du final.

Atys de Niccolo Piccini au Château d'Hardelot © Rémi Vimont Atys de Niccolo Piccini au Château d'Hardelot © Rémi Vimont

Cette édition 2013 du Midsummer Festival — un quatrième millésime qui installe définitivement dans le cœur des mélomanes Pas-de-Calaisiens — s’est refermée sur un véritable feu d’artifice de sentiments et d’éclat : une version de concert d’Atys de Nicolo Piccini (1728-1800) par Julien Chauvin et son Cercle de l’Harmonie. Redécouverte (et réduite pour l’occasion) par la fondation vénitienne du Palazetto Bru Zane, cette « mise à jour » du fameux livret de Quinault (celui-là même qui a servi à Lully en 1676) figure comme un maillon manquant entre l’opéra classique et l’opéra romantique. Si la soprano Chantal Santon (Sangaride) domine nettement la petite distribution, le baryton Frédéric Caton (Coelenus), le ténor Philippe Talbot (Atys) ne déméritent nullement, et Marie Lenormand s’avère véritablement jubilatoire dans le rôle furieux et vengeur de la déesse Cybèle…

> Château d’Hardelot, les 5 et 6 juillet 2013

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