Stick & Tapping chez les Irréductibles

Au printemps dernier, s'ouvrait Folies Tapping mi-Stick-mi-guitare, premier festival européen du genre. Dans un écrin de verdure en rive gauche de Loire, à mi-chemin entre un château de duchesse et un pont pour bottes de sept lieues. Retour sur ce havre de paix repérable de loin à son alignement de maisons multicolores.

 

L'édito du programme évoquait le huitième jour, quand Dieu se mit au Stick : qu'est-ce à dire ?

 

J'avais déjà ouï la chose en simple mélomane. Déçue de son look de crayon gradué ne payant pas de mine. Bluffée tout de suite par sa puissance de douze cordes électrifiées, son coeur de basse, ses percussions incorporées. Dépassée par ses envolées incompréhensibles. Car l'on croit avoir affaire aussi à un piano, une harpe... Des effets certes au prix d'une légère crispation des deux mains sur le manche :

 

Jan Laurenz, Tarbarok, impro en la mineur

Vous l'aurez compris, cette guitare n'a rien de ce que le regretté Lapointe qualifiait de sommaire. Le mot "stick", dans la langue de Shakespeare signifiant "bâton" ou "canne", le spectateur un peu naïf peut se dire "voilà un lourd menhir qu'il fait bon poser" :

 


Mais trêve de plaisanterie. Penchons-nous sur l'histoire :

 

Le musicien californien Emmett Chapman, né le 28 septembre 1936, est l'inventeur du Stick. D'abord guitariste, il participe beaucoup aux enregistrements dans les sixties, joue avec Barney Kessel, Tim Buckley, pour finalement former son propre groupe, tout en s'ingéniant à modifier ses guitares, allongement du manche, adaptation des ressorts sous le chevalet pour des effets de vibrato, ajout de cordes... De fil en aiguille, il découvre le tapping... Quelque chose persiste à le gêner toutefois, la position courante, ce manche horizontal : à force de tâtonnements, il en vient à redresser l'instrument, place ses mains en opposition, les doigts parallèles aux frettes.

 

Le Chapman Stick (baptisé ainsi en 1970) subira encore des transformations jusqu'à sa commercialisation en 1974, époque à laquelle son créateur le définira lui-même comme étant issu du tapping à deux mains, appelé aussi free hands (les mains libres).

 

Ainsi, déjà dans les années 40, des guitaristes frappaient les cordes directement sans les gratter. Il suffisait de monter le volume de l'amplificateur pour entendre le pianotage sur le manche (son inaudible avec une guitare non amplifiée).

 

Plus près de nous : le solo de guitare dans "Beat it" de Michael Jackson, la basse de "Shock the monkey" de Peter Gabriel, seraient deux modèles de tapping.

 

L'organisateur du festival "Folies Tapping", lui-même stickiste depuis de longues années, résume à merveille l'effet produit sur le public : "pour le commun des mortels, le Stick resterait un mystère ou une conduite à risque" et "pour les connaisseurs fascinés, une sensationnelle invention musicale encore trop rare".

 

Etrange qu'à ce jour, aucune école ne dispense cet enseignement. La pratique résulterait de la seule curiosité. Avec une bonne dose de persévérance : car il faut aimer la difficulté pour se colleter au Stick, bien que, si j'ai bien compris, une fois qu'on est rodé, impossible d'abandonner, l'instrument se révèle complet. Adaptable à toutes les inspirations.

 

Le Stick avoisinerait les 6000 exemplaires à l'heure actuelle, la France comptant une soixantaine de joueurs regroupés en réseau :

Association Française du Stick et de la tape Guitare (AFSTG)

 

Le géant Preston Reed offre dans différents endroits du monde ses démonstrations de tapping :


Les créatures s'y mettraient à leur tour, sans doute stimulées par l'ardeur des stickistes évoluant à leurs côtés :

 

 

Une autre apparition est venue, au hasard de ses vacances, hanter ce festival :

 

Trois jours d'un premier spectacle font alterner quelques longueurs et beaucoup d'intensité. L'ensemble des artistes invités figure sur www.folies-tapping.com

 

Pour la petite histoire, mais aussi à l'intention des programmateurs de festivals à venir : attention aux lunes du joli mois de mai... Durant ce week-end ascensionnel, les doigts glacés des musiciens comme du public durent s'emparer - afin que chacun garde toute sa conscience - de moult rasades de vins chauds calées par de bonnes crêpes. Nul ne s'en plaindra mais tout de même !

 

Dans la mesure où le bastion aura résisté à l'envahisseur, la seconde édition est prévue pour 2012.

 

 

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