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Billet de blog 21 avr. 2012

Ravel à l’heure normande

Jérémie Szpirglas
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© jesebbach

Le Festival de Pâques de Deauville s’est donné pour vocation, depuis plus de quinze ans, de découvrir les talents musicaux de demain. Frais émoulus des grands conservatoires, un prix d’instrument et éventuellement de musique de chambre en poche, les jeunes musiciens sont encore fort mal lotis pour se lancer dans la vie professionnelle. Certes leur habileté technique est indéniable (de plus en plus parfaite, sans doute), mais le bagage humain et musical nécessaire à leur future carrière (et tout simplement nécessaire pour être un interprète à part entière) est loin d’être acquis : les lacunes en musiques de chambre et symphonique sont particulièrement dramatiques. C’est sur ce constat que s’est créé le Festival, autour d’un petit groupe de musiciens (parmi lesquels Renaud Capuçon, Nicholas Angelich, Jérôme Pernoo et Jérôme Ducros). Depuis, se développant sur la base d’une cooptation amicale, ce festival pas comme les autres a prospéré. Combien d’artistes ont ainsi eu le pied mis à l’étrier à Deauville ?

Cette 16ème édition s’ouvre sur un spectacle créé à Saint-Jean-de-Luz pendant l’Académie Maurice Ravel (produit par Ibis Production et coproduit par les Journées Ravel de Montfort-L’amaury) — le terme d’académie signifiant que les jeunes musiciens qui participent y bénéficient de divers master class de grands solistes, parmi lesquels le pianiste Jean-François Heisser ou le baryton François Leroux — : L’heure espagnole, de Maurice Ravel, justement. Opéra Bouffe sur un livret boulevardier et drôlatique de Franc-Nohain (1872-1934) — ami d’Alphonse Allais et talentueux librettiste d’opérette à ses heures pas perdues pour tout le monde — L’heure espagnole joue avec les canons du genre. Le dispositif est simple : la femme de l’horloger officiel de Tolède profite des longues tournées horlogères hebdomadaires de son mari pour recevoir ses amants. Ceux-ci se cachent, non pas dans de(s) placard(s), mais dans les horloges, lesquelles horloges ne cessent d’être déménagées de la boutique à la chambre et de la chambre à la boutique…

Mise en scène par François Leroux, et présentée dans une version orchestrale réduite pour piano à quatre mains, clarinette, violon et violoncelle par le jeune pianiste Jean-Frédéric Neuburger, cette Heure espagnole est l’occasion de découvrir cinq jeunes chanteurs : Ronan Meyblum (l’horloger), David Ghilardi (le premier amant, un bachelier), Geoffroy Buffière (le deuxième amant, un financier), et surtout Mariam Gegechkori (l’horlogère) et l’inénarrable Mickaël Guedj (le muletier, qui deviendra le troisième amant). Si le spectacle s’avère des plus divertissants — l’humour de Franc-Nohain trouve en Ravel un parfait soutien musical —, on regrettera sans doute les imperfections et déséquilibres de l’arrangement musical de Neuburger — qui ne sait tirer partie des cordes et de la clarinette et accorde une place prépondérante au piano — et le statisme de la mise en scène — qui, malgré de très bonnes idées (les accessoires ou la projection du décor sur le fond de scène), laisse trop souvent ses chanteurs plantés là, comme empotés, au devant de la scène.

Ravel, L'Heure Espagnole - Finale © Claude Doaré


En seconde partie, un très joli florilège de mélodies de Ravel, par les mêmes chanteurs accompagnés des pianistes Philippe Biros et Jeff Cohen permet toutefois de mesurer le chemin qu’il reste à parcourir à nos cinq jeunes talents : Arnaud Guillou, baryton déjà plus aguerri qu’eux, conclut la soirée sur les trois chansons de Don Quichotte à Dulcinée. Sa remarquable présence et ses inflexions qui frisent la perfection sont une preuve supplémentaire de l’utilité d’un événement comme le Festival de Pâques de Deauville : c’est en se frottant à des artistes confirmés que les jeunes musiciens acquièrent l’expérience nécessaire à la maîtrise du métier.
> Deauville, le 14 avril 2012

> Festival de Pâques de Deauville : jusqu'au 29 avril.

> Prochaine date pour L’heure espagnole de Ravel :
Samedi 21 juillet 2012 à 19h30

Théâtre David

Festival des Nuits du Mont Rome

Saint-Sernin du Plain (71510)

ww.nuitsdumontrome.org

Avec le soutien de l’ADAMI et la SPEDIDAM
Co-production : La fondation Palazzetto Bru Zane (Venise), L’Académie musicale de Villecroze, L’Académie Maurice-Ravel (Saint-Jean-de-Luz), Les Journées Ravel de Montfort l’Amaury, Isis Production Spectacles.

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