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Billet de blog 22 avr. 2012

Deauville à l’heure tchèque

Jérémie Szpirglas
Ecrivain et journaliste
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Ensemble Initium © Claude Doaré

Qui n’a jamais regretté que la musique classique soit trop souvent l’apanage des riches ? Les prix des places (lié, bien sûr, en grande partie, au coût intrinsèque d’un concert), le décorum et quelques autres aspects rédhibitoires en font aux yeux d’une grande majorité un art de l’élite (intellectuelle), ou du moins d’une catégorie aisée. Pourtant, ce n’est pas vrai partout. Il suffit den considérer certaines initiatives hors de nos frontières : le sistema vénézuélien, par exemple, ou même, plus près de nous, certaines actions culturelles réalisées en Angleterre et en Allemagne.
Il n’en demeure pas moi que, en France, le classique reste ignoré d’une majeure partie de la population. Et le fait que des festivals comme le Festival de Pâques de Deauville — qui serait pourtant un moyen idéal de sensibiliser de nouveaux publics — se passe justement à Deauville, n’est pas sans agacer, par principe : ici encore, les musiciens vivent grâce à de riches mécènes, à commencer par une grande entreprise de luxe sans laquelle le festival n’existerait pas.

Mais, à défaut de sensibiliser de nouveaux publics, jeunes ou moins jeunes d’ailleurs (la moyenne d’âge dans la salle dépasse allègrement les 55 ans), ce festival au moins sert-il aux jeunes artistes (la moyenne d’âge sur scène ne dépasse pas les 20 ans).

Située à deux pas de l’hippodrome de Deauville, la salle Elie de Brignac est entourée de nombreux box et écuries. Et pour cause : son emploi premier est celui d’une salle de ventes de chevaux racés destinés aux courses. Dans une Deauville dominée par les jeux et les courses hippiques, l’analogie est facile entre ces purs sangs fabuleux et la non moins fabuleuse écurie de musiciens qui se trouvent réunis au sein du Festival de Pâques et qui, depuis leurs premières prestations dans le cadre du festival, lui sont restés fidèles : Nicholas Angelich, les frères Capuçon, Jérôme Pernoo, Jérôme Ducros et bien d’autres encore. Il y a dix ans, à l’orée de leurs carrières, ils ont eu là une occasion unique de faire leurs armes et se sont fait connaître avec le succès que l’on sait. Depuis, prenant une part active au développement du festival et, partant, du monde musical et de ses acteurs, chacun d’eux invite, au gré du hasard des rencontres, des artistes qu’ils apprécient, reconnus ou non, et tâchent là encore de faire éclore les talents qu’ils remarquent, comme on a remarqué le leur. Et l’écurie s’agrandit, pour notre plus grand bonheur : Lise Berthaud, Jonas Vitaud, Bertrand Chamayou, Jérémie Rhorer, Philippe Jarrousky, Baiba Skride se sont joints au petit groupe des premières éditions.

Après le soleil espagnol de Ravel hier, Deauville regarde aujourd’hui vers l’Europe centrale, et plus particulièrement la Bohème, avec deux des compositeurs les plus emblématiques de la région : Anton Dvořák pour le XIXè siècle, et Bohuslav Martinu pour le XXè — Martinu fait d’ailleurs le lien avec Ravel puisqu’il s’est établi à Paris en 1923 et ne quittera la France qu’en 1940 pour les Etats-Unis.

De Dvořák, ce soir, on retiendra les Bagatelles opus 47, B79 pour deux violons, violoncelle et accordéon, par Alexandra Soumm, Amaury Coeytaux (violon), Victor Julien-Laferrière (violoncelle) et Frédéric Guérouet (accordéon). D’un lyrisme mesuré et frais, ils nous livrent de cette aimable partition une interprétation savoureuse, presque pittoresque par instant…

© jesebbach

On retrouve ensuite Alexandra Soumm et Amaury Coeytaux en compagnie d’Adrien Boisseaux (alto), Bruno Philippe (violoncelle) et Guillaume Vincent (piano) pour un Quintette pour piano et cordes no. 2 de Martinu également agréable. Péchant parfois par un excès d’expressivité, ils sont toutefois très habiles pour rendre les contrastes singuliers dont Martinu aime à parsemer sa musique.

Si l’on passera rapidement sur le Nonette no. 1 (inachevé) du même Martinu — qui n’est peut-être pas inachevé pour rien — qui ouvre la seconde partie, la Sérénade pour vents, violoncelle et contrebasse de Dvorak qui clôt le concert est l’occasion de parler d’un jeune ensemble qui monte : l’ensemble Initium. Réunissant des instrumentistes à vent qui se sont rencontrés dans la classe de musique de chambre du CNSM de Paris, l’ensemble Initium renoue avec une tradition musicale un peu oubliée : celle de la petite harmonie. Apparues aux alentours de 1780 à Vienne, d’abord à la cour puis dans la plupart des maisons nobles, ces harmonies étaient le plus souvent des octuors à vent, auxquels pouvaient parfois se joindre quelques musiciens supplémentaires. Ces ensembles étaient censés dispenser ce que nous appellerions aujourd’hui une musique d’ambiance durant les repas ou certaines réceptions. Pour ces Tafelmusik, ces amuseurs musiciens tenaient prêt un immense répertoire de chansons et de danses à la mode et jouaient selon le bon vouloir des princes aussi bien les grands airs du dernier opéra à la mode que des divertimenti composés spécialement à cet effet. Ils avaient donc un don pour l’arrangement, bien que leurs réductions ne soient qu’un rappel et non une fidèle reproduction de ces « tubes » de l’époque, et pour l’improvisation. Mozart lui-même évoque cette habitude dans le dernier acte de Don Giovanni. Celui-ci, en attendant le commandeur, écoute un octuor à vent lui remettre en mémoire des airs d’opéra dont (sympathique clin d’œil) le Non più andrai de ses propres Noces de Figaro.

Lorsque Dvořák écrit sa Sérénade pour vents, violoncelle et contrebasse, c’est en référence directe à ces harmonies — en témoigne le majestueux thème d’ouverture du premier mouvement, qui rappelle les ouvertures baroque et classique. L’ensemble Initium l’a bien compris, qui, accompagné de Bruno Philippe au violoncelle et Yann Dubost à la contrebasse, font de ce petit divertissement un vrai moment de plaisir — et sa petite mélodie nous accompagnera longtemps après être sorti de la salle de concert.

© jesebbach

Non content de faire revivre l’esprit à la fois festif, inventif et poétique qui régnait dans les harmonies, l’ensemble Initium explore le reste du répertoire de chambre pour vents. On pourra ainsi écouter à profit le disque qu’il s’apprête à sortir, en compagnie de l'Ensemble Contraste, chez Timpani, consacré à Charles Koechlin.

Durant toute sa carrière, comme dans la place que lui a réservé l’histoire de la musique, Charles Koechlin est resté dans l’ombre de Debussy et Ravel, dont il fut l’ami et collaborateur. Personnage énigmatique et discret, qui ne s’est décidé pour la musique qu’après de prestigieuses études scientifiques, il étudie au conservatoire auprès de Massenet, Franck et Fauré. Sa musique est d’un impressionnisme fin et maîtrisé, aux couleurs exotiques. Contrairement aux deux géants auxquels on le compare toujours, il a produit quantité de musique de chambre. Et les quelques pièces de ce disque sont d’élégants spécimens de son langage tout en délicatesse…

CD Charles Koechlin, Ensemble Initium et Ensemble Contraste © Timpani Records

> Deauville, le 15 avril 2012

> Festival de Pâques de Deaville, jusqu'au 29 avril

> CD Charles Koechlin pour l'ensemble Initium et l'ensemble Contraste Timpani records 1C1193

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