Où l’on voit le militaire céder la place à la culture

SorezeElementsFrancoisPasserini.jpgC'est un bien triste constat auquel nous sommes bien forcés de nous rendre : dans bien des départements, d'une richesse patrimoniale pourtant incomparable, il faut souvent faire des dizaines, voire des centaines de kilomètres pour trouver une salle de concert digne de ce nom — et c'est sans parler d'une saison musicale adéquate, à même de faire découvrir au public les différents répertoires. La découverte d'un projet comme celui de l'Abbaye-Ecole de Sorèze est alors comme une bouffée d'air frais.

C'est en 754 que la première abbaye sort de terre, au pied de la Montagne noire, au milieu des marécages du Sor, la rivière qui lui donnera son nom et dont une partie des eaux alimentent aujourd'hui le Canal du Midi. C'est alors une abbaye bénédictine, de fondation royale carolingienne et la communauté s'installe durablement dans le paysage. Au XVIIème siècle, les religieux ouvrent un séminaire pour les jeunes hommes sans fortune. Elle deviendra plus tard une école destinée aux cadets de la noblesse, bientôt érigée en Ecole Royale Militaire par Louis XVI. Redevenue institution privée à la révolution, l'établissement pérennise un enseignement tourné vers la vie militaire et fortement imprégné de religion. Au cours du XIXème siècle, l'école connait une seconde jeunesse, reprise d'une main de fer par un ancien élève, le Père Lacordaire, dont l'héritage l'habitera jusqu'à ce qu'un affermissement des normes de sécurité concernant les établissements scolaires n'exige sa fermeture en 1991. Entretemps, ses bancs auront vu passer quelques fonds de culotte prestigieux, parmi lesquels on compte ceux de La Pérouse, Hugues Aufray ou Claude Nougaro (qui ne résistera que quelques semaines à la discipline par trop militaire imposée).

C'est alors que la destination du lieu change — même si la pédagogie représente toujours un pan essentiel de ses activités. Racheté conjointement par la Région Midi-Pyrénées, le département du Tarn, et la commune de Sorèze en 1993, l'Abbaye-école est aujourd'hui gérée par un syndicat mixte dont les objectifs sont de la « préserver et [lui] redonner vie, en créant un projet de développement territorial complexe, mais cohérent dans la mémoire et le respect d'un lieu ». Tout un programme ! Ces objectifs s'articulent autour de trois axes : tourisme, formation et culture.

C'est évidemment ce dernier axe qui nous intéresse ici, même si sa portée se voit considérablement augmentée par les deux premiers. Dans les quinze années qui suivent, l'immense abbaye-école est donc entièrement restaurée. Une muséographie est imaginée pour rendre compte de ce que furent le lieu et son histoire — en préservant sa toponymie colorée, chaque couleur renvoyant à une classe d'âge d'élèves, et même plus précisément à la couleur du col de son uniforme. Deux hôtels ont été aménagés dans un des corps du bâtiment et le reste, salles de cours, salons protocolaires, chapelle, cours de récréation, abbatiale, a été aménagé pour accueillir des manifestations, séminaires d'entreprise, colloques et conférence, mais aussi des concerts et petits spectacles lyriques.

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Ainsi, la salle des bustes, ou salle des illustres (où sont alignés tous les grands hommes passés par l'école) est dotée d'une acoustique à la fois généreuse et intime, idéale pour la musique de chambre, ou les petites formations de musique ancienne. Dans la cour des rouges (les plus âgés) peuvent être installés des gradins et une scène pour une petite représentation lyrique. Quant à l'abbatiale, dont les travaux se sont terminés en début d'année, c'est une salle de concert d'une qualité et d'un confort rares.

Bref, l'outil est superbe. Ceux qui ont la chance de passer leurs vacances dans cette verdoyante région du Tarn durant le mois de juillet peuvent le constater en allant écouter quelques concerts du Festival Musiques des lumières, qui y a lieu chaque été depuis 2002.

Pour mieux le mettre en valeur, le syndicat mixte a en effet décidé, d'y installer depuis 2006 un ensemble en résidence : le Chœur de Chambre Les Éléments. Créé à Toulouse en 1997, c'est incontestablement l'un des fleurons de la scène musicale française, et a fortiori des Midi-Pyrénées. Dans la même logique, la programmation musicale de la saison comme du festival est confiée au chef de chœur Joël Suhubiette, fondateur des Eléments. Soucieux du rayonnement du lieu, mais aussi des besoins de ses collègues musiciens, Suhubiette encourage la venue d'autres ensemble, parmi lesquels l'Orchestre du Capitole. Il est également prévu de tirer partie de l'hôtellerie pour mettre à disposition l'abbaye pour des projets de création et/ou d'enregistrement...

 

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Avec le festival Musiques des lumières, dont la neuvième édition a lieu du 2 au 22 juillet, l'école retrouve son activité fourmillante des grandes années — certaines soirées « promenades » se composent d'une succession de petits concerts qui tracent un agréable parcours sur le site.

Exigeante mais sans prétention, la programmation, qui couvre tous les répertoires, de la musique ancienne à la musique contemporaine, est un savant mélange de chefs-d'œuvre ultraconnus et de bijoux plus confidentiels — on passe d'une soirée à l'autre de Verdi à la musique baroque mexicaine. Chaque concert est en outre brièvement commenté par les artistes eux-mêmes — qui en dévoilent ainsi les grands axes ainsi que quelques clefs d'écoute, le tout dans un esprit de simplicité, sans aucune commisération, et avec un souci constant de précision et de plaisir.

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Ainsi du concert que donne ce soir le chœur de chambre Les Eléments — concert conçu autour du thème de la polychoralité, ou plutôt de la bichoralité - : si la soirée n'est pas sans prétention pédagogique, son contenu est distillé avec tact et, une belle musique valant mieux qu'un grand discours, passe surtout par la concert lui-même. Et la démonstration n'en est que plus éloquente.

La polychoralité, comme son étymologie peut le laisser penser, est le fait d'écrire pour plusieurs chœurs. Le principe est ainsi d'organiser au sein de l'œuvre musicale une mise en espace (comme c'est souvent le cas dans les églises, dont l'architecture devient un atout presque scénique pour les compositeurs) ainsi qu'une dramatisation (avec des questions-réponses entre les différents groupes chorals). C'est une technique vieille comme le monde, dont Les Éléments nous livrent trois spécimens, emblématiques de leur époque. D'abord Palestrina (v. 1525-1594) et son célébrissime Stabat Mater à deux chœurs, que Joël Suhubiette nous présente comme l'un de ces rares chefs-d'œuvre qui, depuis leur création, n'ont jamais connu le purgatoire et ont toujours été joués (Wagner lui-même le transcrira). Rompus à ces polyphonies de la Renaissance, Les Éléments nous en donnent une image rayonnante et contrastée. Joël Suhubiette a pris le parti de composer pour ses deux chœurs des couleurs sensiblement différentes (la couleur d'un chœur étant le résultat du mélange des différentes voix qui le composent, et chacune des voix ayant un timbre particulier) — ce qui ne fait que renforcer l'effet recherché tout en mettant en lumière la transparence de la polyphonie. Dynamique, sans complaisance ni apitoiement tragique excessif, cette lecture se distingue par son élégance et sa précision, ainsi que par sa justesse stylistique.

Nous sautons ensuite près de trois siècles pour retrouver un Motet Ehre sei Gott in der Höhe à deux chœurs de Mendelssohn (1809-1847), un compositeur étiqueté « romantique » qui, soucieux d'historicité musicale, exhuma de grandes pages de Bach et fut grandement influencé par les auteurs de la Renaissance. On y constate que l'écriture chorale a gagné en épaisseur et en richesse harmonique - en virilité aussi : les accents et les nuances sont plus appuyés que trois siècles plus tôt, des sauts d'octave et des appoggiatures, qui rompent la ligne mélodique. On constate aussi combien l'individu prend le pas sur le collectif à cette période : des voix solistes sortent par moment de l'ensemble. Fort bien réalisé, cette belle page de Mendelssohn se conclut sur un admirable Fugato, témoignage supplémentaire des évolutions de l'écriture chorale.

Pour finir, nous sautons encore un siècle pour conclure sur la sublime Messe pour double chœurs (1922-26) du compositeur suisse Frank Martin (1890-1974), incontestablement l'une des plus magnifiques et surprenantes œuvres sacrées de la musique du vingtième siècle, tant par son invention harmonique que par ses couleurs et sa force expressive. Les Éléments y font une nouvelle fois preuve de cette souplesse remarquable qu'on leur connait et qui leur permet d'aborder avec une égale aisance tous les répertoires - on se souvient de L'aire du dire de Pierre Jodlowski dont ils ont avec brio assuré la création en février dernier. Ils nous livrent du chef-d'œuvre de Martin une lecture alternant mystère et tendresse, funèbre, voire macabre, et austérité lumineuse. Une lecture agitée, presque urgente tant elle est pressée, qui saisit par son ton à la fois impérieux et intime.

En plein débat sur le défilé du 14 juillet, cette expérience à l'Abbaye-Ecole de Sorèze ne prouve-t-elle pas, et de quelle manière !, que la culture est au moins autant citoyenne que le militaire ?

> Abbaye-Ecole de Sorèze, le 16 juillet 2011

Crédits photo : ©Jean-Luc Sarda (Sorèze vue du ciel), ©François Passerini (Les Éléments)

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