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Billet de blog 24 juin 2014

Monteverdi, Conrad, même combat

Jérémie Szpirglas
Ecrivain et journaliste
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Rodrigo Ferreira, John Mark Ainsley,Christina Schoenfeld et Laura Claycomb dans Orfeo 14 de Helmut Oehring © Opéra de Lille

Dix ans déjà ont passé depuis la réouverture de l’Opéra de Lille, dans le cadre de Lille 2004, Capitale européenne de la culture. Dix bougies que la maison nordiste souffle avec Orfeo 14 [Vol. 1] d’Helmut Oehring, un projet de concert scénique qui exemplifie ses ambitions : ouverture du répertoire, ouverture au métissage des genres, ouverture aux nouveaux public, ouverture à la création, et renouvellement de l’étiquette du concert.

Depuis sa réouverture en 2004 sous la houlette de Caroline Sonrier (la seule femme à la tête d’une maison lyrique en France jusqu’en décembre dernier, et la nomination de Valérie Chevalier-Delacour à Montpellier), l’Opéra de Lille, a fait le pari de ne pas entretenir d’orchestre à demeure, préférant des collaborations ponctuelles, notamment avec l’Orchestre de Lille, ainsi que deux ensembles en résidence : un qui se consacre à la musique contemporaine — le prestigieux ensemble Ictus, avec à la direction artistique le pianiste Jean-Luc Plouvier — et un orchestre baroque — le Concert d’Astrée dirigé de main de maître par Emmanuelle Haïm.

Deux ensembles qui, cela mérite d’être mentionné au passage, en ces temps difficiles pour le spectacle vivant, sont exclusivement constitués de musiciens intermittents du spectacle…

De plus en plus répandue, la pratique de la résidence présente de nombreux atouts : pour les lieux, c’est l’occasion de cultiver une relation étroite entre l’artiste et le public — et par extension de ce dernier avec le lieu lui-même —, et pour les artistes, c’est, en même temps qu’un lieu de travail mis à leur disposition, un véritable espace de liberté pour se livrer à des expérimentations diverses (tant sur le format des concerts que sur les répertoires abordées et la manière de les interpréter).

Et pour une expérience, cet Orfeo 14 [Vol. 1] est une expérience, puisqu’il fait se rencontrer musique ancienne et création. Cette rencontre est plus naturelle qu’il n’y paraît : d’abord, les deux ont plus de points communs qu’on ne croit (elles ne sont tonales ni l’un ni l’autre, par exemple), mais ce sont souvent les mêmes musiciens qui les pratiquent (elles nécessitent toutes deux une curiosité esthétique autant qu’une approche prospective du jeu instrumental) ! Ainsi Stéphanie-Marie Degand, violon solo du Concert d’Astrée, est-elle une interprète assidue de Carter, Escaich, Tanguy, Greif et autres Pécou ou Mantovani. Au reste, la confrontation et la mise en perspective des répertoires a aujourd’hui un petit parfum de mode (pas plus tard que le 18 juin dernier, on pouvait entendre à l’Ircam un programme Guillaume de Machaut/Philippe Leroux).

Comme son titre l’indique, Orfeo 14 [Vol. 1] s’attache, en guise d’œuvre ancienne, à L'Orfeo de Claudio Monteverdi. Un choix qui n’est certainement pas innocent puisque c’est le premier opéra de l’histoire — du moins le plus ancien à nous être parvenu. Chef-d’œuvre de la musique prébaroque italienne, il ne cesse d’être contemporain. C’est aussi l’un des sommets du Recitar Cantando, ce genre musical un peu particulier né à la fois de la redécouverte du théâtre antique grec (dans lequel la musique jouait un rôle dramatique et affectif conséquent) et du désir bien naturel de s’écarter des compositions contrapuntiques, qui ne favorisaient pas l’intelligibilité du texte poétique. Et puis l’Orfeo, c’est le mythe fondateur de la musique : une musique capable de séduire les gardiens des enfers et de ressusciter les morts. Mais c’est aussi une aventure, une épopée jusqu’au cœur des royaumes infernaux — qu’Helmut Oehring rapproche avec son habituelle (im)pertinence (et avec l’aide de la librettiste Stefanie Wördemann) de la nouvelle Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, véritable plongée dans l’enfer colonial du Congo Belge.

Emmanuelle Haïm © Opéra de Lille
François Deppe © Opéra de Lille

Sur le papier, le projet est indéniablement séduisant : en réunissant Ictus et Concert d’Astrée sur une même scène, et sous la double direction d’Emmanuel Haïm et François Deppe, confondre en une deux descentes aux enfers, deux récits en même temps que deux musiques qui traitent des mêmes affects. Et l’entame du spectacle est appétissant : accordant des rôles prépondérant à la guitare électrique déchirée de Tom Pauwels et à la voix (très « Tom Waits ») et à la contrebasse de Matthias Bauer, Oehring plonge d’emblée la scène dans l’expectative, entre-deux perdu dans le temps, suspendu par la pénombre — l’imaginaire du film Apocalypse Now de Coppola, lui aussi inspiré de Au cœur des ténèbres, est inévitablement convoqué. Emerge bientôt, par un tuilage somme toute assez simple, une voix quasi divine : celle, d’une pureté stupéfiante, du contre-ténor Rodrigo Ferreira, qui illumine la scène de la musique de Monteverdi — maculées ça et là de quelques courtes ponctuations signées Oehring, électroniques ou acoustiques, — et l’on passe ainsi avec aisance de l’un à l’autre.

Hélas, passée une quinzaine de minutes, l’ennui commence à s’installer. Malgré de superbes performances, autant instrumentales que vocales (la soprano Laura Claycomb, le contre-ténor Rodrigo Ferreira, le ténor John Mark Ainsley), le spectacle ne dépasse ni ne sublime son projet. Bien que donnant un certain rythme à la soirée, les allers et retours d’une musique à l’autre par delà les siècles finissent pas lasser. Mise à part une présence plus importante du tissu électronique au cours des airs de Monteverdi, et quelques citations monteverdiennes dans le discours contemporain, l’articulation entre les deux partitions n’évolue pas, la discussion ne s’instaure pas, se contentant d’une simple juxtaposition. Bref, ça ne décolle pas.

Tom Pauwels (guitare) © Opéra de Lille

Du point de vue scénique, certes on apprécie le travail original sur le geste, en partie due à la présence sur scène de Christina Schoenfeld, comédienne en langage des signes — une présence qui peut paraître incongrue sur une scène de concert, mais qui n’est qu’une des (nombreuses) petites idiosyncrasies d’Oerhing, lequel, né à Berlin-Est de parents sourds-muets, n’aurait appris à parler qu’en entrant à l’école —, le rudimentaire de la mise en espace (également signée Helmut Oehring et Stefanie Wördemann), et l’accent anglais plus qu’approximatif de certains n’aident pas. Et que dire de ces deux pauvres petites images projetées sur l’écran à l’arrière scène, qui apparaissent comme un cheveu sur la soupe ? Complètement inutiles en l’état, elles suggèrent une possible dimension vidéo envisagée par les créateurs, et qui fait cruellement défaut au spectacle.

On termine ainsi cette grosse heure de voyage au bout l’enfer avec un petit goût amer de déception en bouche face à ce qui aurait pu être un excellent spectacle mais qui, manifestement, a manqué un peu de temps de travail pour aboutir véritablement.

La soirée se poursuit par une deuxième partie au parfum d’action pédagogique : une « Querelle » des anciens et des modernes aux dehors clownesques, présentée par le comédien et metteur en scène, Jean-François Sivadier, grand habitué de la maison lilloise. Un brin cabotin dans la mise en scène et le jeu, ce fut finalement un moment assez amusant, au cours duquel la virtuosité instrumentale des participants a tout le loisir de stupéfier : citons le flûtiste Michael Schmid dans Lied de Heinz Holliger, le ténor John Mark Ainsley dans Dolcissimo sospiro de Giulio Caccini, Stéphanie-Marie Degand dans l’Orage des Quatre Saisons de Vivaldi, l’exubérant et hallucinant Gerrit Nulens dans Laplace Tiger, pour batterie et contrôleur Wii, d’Alexander Schubert. La démonstration se conclut sur un Quodlibet plein d’humour, mêlant Michel Delpech et tango argentin, d’Oscar Strasnoy, qui réconcilie tout le monde…

Jean-François Sivadier © Opéra de Lille

> Opéra de Lille, le 19 juin 2014

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