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Billet de blog 24 sept. 2012

Après Cage, quel piano ?

L’histoire du piano est jalonnée de grandes révolutions : des compositeurs qui ont renouvelé son approche de l'instrument, ou qui lui ont, tout du moins, découvert à lui-même un univers qu’il ne se connaissait pas.

Jérémie Szpirglas
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© France Culture

L’histoire du piano est jalonnée de grandes révolutions : des compositeurs qui ont renouvelé son approche de l'instrument, ou qui lui ont, tout du moins, découvert à lui-même un univers qu’il ne se connaissait pas. À la suite du grand Bach (même si celui-ci n’a pas, à proprement parler, travaillé sur l’instrument « piano » lui-même), citons pêle-mêle Mozart, Beethoven, Chopin, Debussy… Et puis, bien plus près de nous : John Cage, et son piano préparé. Car, si Cage n’a pas été le premier à pervertir son instrument (ce fut son ami, le compositeur Henry Cowell (1897-1965) — que Cage surnommera « le sésame de la nouvelle musique en Amérique »), et s’il n’y a finalement consacré qu’à peine une douzaine d’années, de 1940 à 1952, on ne peut pas parler du piano préparé sans parler de lui. Et vice versa. Et il y a de quoi : ce concept fait aujourd’hui figure d’innovation majeure dans l’histoire de la musique, et les œuvres qu’il lui a consacrées en sont un indéniable sommet.

Pour preuve le nombre de concerts qui lui sont consacrés en cette année doublement anniversaire : John Cage, est né en 1912 et mort en 1992. L’hommage que lui rend le pianiste Wilhem Latchoumia est peut-être le plus touchant. Grand défenseur des musiques d’aujourd’hui, Wilhem Latchoumia est depuis longtemps fasciné par l’œuvre de Cage : il la joue bien souvent, jusque ses pièces apparemment les plus anodines, comme celles destinées au Toy piano. Il a donc, grâce à l’aide de la Fondation Royaumont, imaginé un programme dédié à ce génie atypique, qui rend compte, non seulement de son imagination, mais aussi de l’empreinte qu’il a laissée sur le monde musical.

« Tout tourne donc autour d’une pièce pour piano préparé de Cage : Daughters of the Lonesome Isle (1945), nous dit Latchoumia. C’est une pièce que je n’avais jamais jouée, mais que j’aime beaucoup. Le début est étonnant : on l’impression d’un gamelan balinais. Puis chaque « sections » est dotée de son identité propre, de son esprit spécifique, et de ses timbres distinctifs, d’une grande variété, malgré une préparation identique. 

« Je voulais proposer une autre vision de cet instrument : j’ai donc demandé à sept compositeurs d’écrire une pièce pour le même piano préparé, c’est-à-dire avec la même préparation. C’est une préparation assez compliquée : il me faut une demi-heure pour le préparer ! Toutes les touches ne sont pas préparées : les cordes filetés, par exemple, ne le sont jamais chez Cage, ou alors seulement un morceau de coton, car c’est assez fragile. Une quarantaine d’objets sont nécessaires : vis, boulon, boulon avec écrou, vis avec écrou, gomme — pas de bois. Du ré, en bas de la clef de fa jusqu’au mi au dessus de la portée en clef de sol, toutes les notes sont altérées. Cage donne des distances, valables à peu près sur tous les pianos, car ayant rapport à la longueur de corde vibrante. Les suraigus et les basses sont libres — et ne sont pas utilisés par Cage. Ce qui n’a évidemment pas empêché les sept compositeurs de s’y aventurer.

« La seule autre contrainte était une contrainte de temps : une pièce qui dure entre 5 et 7 minutes. Le reste était complètement libre. »

Latchoumia a donné ce programme à plusieurs reprises cette année : le voici à nouveau, en partie remanié pour le Festival Musical à Strasbourg. Des sept commandes, quatre ont été retenues.

Pendulum VIII : « TKS 1 » d’Alex Mincek porte bien sont nom : exploitant les contrastes entre le medium (dont toutes les notes sont préparées) d’une part, et les aigus et les graves d’autre part, Mincek balance de l’un à l’autre, scandant des accords violents, entrecoupés de minuscules formules, discrètes et délicates. Se développe ainsi un véritable contrepoint qui va se densifiant, en exploitant tour à tour les propriétés diverses de chaque préparation, puis s’appauvrissant à nouveau pour revenir sur l’alternance binaire du début.

Dans Filastrocca, Francesco Filidei fait naître de la répétition d’une cellule simplissime une espèce de musique de manège. Comme un jeu qui naitrait de cet ostinato tourbillonnant, le tissu sonore s’enrichit de quelques sons inhabituels qui sont la marque de fabrique de Filidei — Latchoumia caresse son clavier ou sa caisse, ou frappe du plat de la main sous le clavier — pour se conclure dans un sentiment de mécanique en fin de course, qui terminerait sa course dans un emballement incontrôlé.

Après un passage réjouissant sur le petit piano jouet qui trône sur le devant de la scène avec Suite for Toy Piano (1948) de John Cage (vidéo ci-dessus), nous retrouvons l’hommage que Gérard Pesson rend au maître : Cage in my car (2011) porte elle aussi bien son nom, composée en souvenir de ce trajet en voiture que Pesson a fait avec Cage il y a une trentaine d’années. L’œuvre s’organise, là encore, autour d’un ostinato qui pourrait rappeler Bartók, Stravinsky ou encore un Klavierstück de Stockhausen, mais un brin dérangé : la préparation de l’instrument donne parfois à l’instrument des airs de boite de conserve. Après un passage plus mélancolique, l’agitation du début reprend ses droits, rendu plus menaçante encore par son interruption inattendue.

Dernière œuvre issue du projet initial de Latchoumia, Serie-C de Pierre Jodlowski, un compositeur avec lequel le pianiste travaille depuis près de dix ans. Jodlowski est le seul des quatre à avoir ajouté au piano préparé une bande électronique — laquelle, louchant résolument vers le rock (on entend entre autres une basse et une batterie) entre en résonance avec le son du piano. Au jeu compositionnel autour ou avec la préparation — à quoi se sont livrés les trois autres compositeurs —, Jodlowski préfère traiter le nouvel instrument comme il en traiterait un autre : il ne cherche pas à faire entendre ses singularités, juste à intégrer ses propriétés sonores pour enrichir un discours musical qui, passé cette considération, en fait bien peu de cas.

Le concert sort ensuite des chemins post-cageiens… Même si son ombre portée est toujours palpable dans les trois œuvres qui suivent. 

…mais les images restent… du suisse Michael Jarrell (2003) est, en apparence du moins, très française de facture : son ouverture frénétique n’est pas sans rappeler certaines Etudes de Debussy (Feux d’artifice, au premier chef). Partant, comme souvent, d’une très belle idée de départ, Jarrell ne parvient toutefois pas à transformer l’essai, et sa forme nous laisse un sentiment d’inachevé, voire d’inabouti. On retiendra toutefois l'idée de rémanence d'une image sonore — phénomène parallèle à celui de persistance rétinienne, que Michael Jarrel essaie de traduire en musique. Excessivement virtuose, …mais les images restent… nous rappelle également l’agilité extraordinaire de Wilhem Latchoumia, mais aussi sa tendance, parfois regrettable, à l’expansivité et la démonstration.

Dans le magnifique Embâcle de Jérôme Combier (2009), bien heureusement, c’est la délicatesse et la sensibilité du pianiste qui sont sollicitées, et l’on découvre là l’une des œuvres pianistiques les plus poétiques qu’il nous ait été données d’entendre ces dernières années. Sous ce titre qui à lui seul, dégage une indéniable beauté énigmatique, Jérôme Combier dessine un poème sonore dont la finesse n’a d’égale que l’intelligence de l’écriture.

Le concert se termine sur Série-Noire de Jodlowski (2005) (vidéo ci-dessus), où ce dernier s’amuse à renverser le paradigme de la bande sonore cinématographique : là où le cinéma privilégie les bruitages et les voix pour élaborer son fil narratif, Jodlowski, préfère la musique, reléguant tout le reste au second plan. C’est donc en effet un « film noir » que nous entendons se dérouler : mais le récit est tenu par le piano, et les répliques et bruitages de la bande électronique qui l’accompagne ne sont là que pour ponctuer, ou orienter l’interprétation du discours musical.

Si Wilhem Latchoumia se produit près de chez vous, n’hésitez pas, courez-y : il met autant d’intelligence à concevoir ses programmes que de virtuosité et d’émotion à les défendre.

> Strasbourg, Festival Musica, Salle de la Bourse, le 23 septembre 2012

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