Six personnages en quête d’éternité

Les Percussions de Strasbourg fêtent leur 50ème anniversaire, en grande pompe et dans le cadre du Festival Musica, avec la création d’un opéra atypique : Limbus Limbo.

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Les Percussions de Strasbourg fêtent leur 50ème anniversaire, en grande pompe et dans le cadre du Festival Musica, avec la création d’un opéra atypique : Limbus Limbo.

Le 20 avril 2007, le pape Benoit XVI, et toute l’église catholique à sa suite, annoncent la dissolution des limbes, cet au-delà intermédiaire, aux portes des enfers, où sont envoyés les justes morts avant la crucifixion du Christ, les non-baptisés méritants et quelques autres. Imaginez la scène : toutes ces âmes qui s’ébattent paisiblement dans les limbes, attendant tranquillement l’éternité, sont expulsées de ce campement désormais illégal : où pourront-elles aller désormais ? Si le paradis ne leur ouvre pas plus ses portes, seront-elles vouées à l’enfer ? Ou à la non-existence ?

C’est là le point de départ de Limbus Limbo, apéro-bouffe en sept scènes et deux intermèdes imaginé par le compositeur Stefano Gervasoni, la metteuse en scène Ingrid Rekowski et le librettiste Patrick Hahn. Une idée alléchante s’il en est, qui ouvre bien des espaces scéniques et musicaux — ne serait-ce que par l’éclectisme bigarré de la foule d’âmes qui doit nécessairement peupler les limbes. Une idée d’autant plus prometteuse que Stefano Gervasoni n’aime rien tant que les citations et réminiscences, faisant apparaitre une certaine distanciation musicale, et que les recherches d’Ingrid Rekowski l’emmènent également vers des univers hybrides et décalés.

Le résultat, hélas, est bien loin d’atteindre aux sommets attendus.

L’ouvrage s’attache à six personnages : trois esprits sans nom, plus ou moins interchangeables, incarnés par des comédiens, et trois esprits identifiés — Giordano Bruno (philosophe dominicain italien, célèbre pour avoir défendu les théories héliocentristes au XVIème siècle, et en avoir payé le prix fort), Carl (von Linné, célèbre naturaliste suédois, père de la taxonomie et de l’écologie modernes), et TINA (acrostiche de There Is No Alternative, femme fatale aux airs de Marilyn, symbole de la corruption de notre société contemporaine), respectivement incarnés par le contre-ténor Christopher Field, le baryton Gareth John et la soprano Juliet Fraser, tous trois sortis des rangs de l’Ensemble vocal Exaudi. Leurs complaintes et tribulations, au reste sans grand intérêt et composées sur un livret indigent, sont musicalement prétexte à quelques références plutôt plaisantes — mais, là encore, bien loin de ce à quoi à nous a habitué Stefano Gervasoni. Si l’on apprécie l’écriture vocale fort maîtrisée, et l’imagination sonore dont le compositeur fait preuve pour les Percussions de Strasbourg — auxquels se joignent le corniste Oliovier Darbellay, le cymbalumiste Luigi Gaggero, et le flutiste à bec Antonio Politano —, un sentiment nous collera à la peau toute la soirée durant : celui d’un spectacle mal ficelé et désordonné. Le dispositif scénique, qui place les musiciens en fond de scène, derrière des grilles, et l’absence de chef rendent la mise en place acrobatique, gâchant en grande partie la saveur des nombreux clins d’œil dont Gervasoni a semé sa partition (le meilleur étant sans doute cet Air du froid extrait du King Arthur de Purcell, revu et corrigé pour « geler » l’action au moment de la dissolution des limbes).

Le reste est à l’avenant : le livret tombe à plat, passant à côté de la dimension humoristique de la situation, la mise en scène, qui enchaîne les pantomimes est trop souvent mal réglée, dégageant un sentiment fâcheux d’artificialité et de ridicule.

Renseignement pris, il s’avère que des soucis contingents n’ont pas permis aux trois créateurs de s’accorder suffisamment en amont, et de travailler en collaboration à l’élaboration de la pièce. Espérons que le ratage manifeste de cette création leur donnera l’énergie nécessaire pour recadrer le tir en vue des représentations suivantes. Et le temps presse : Limbus Limbo doit être le 29 novembre à Rouen, pour le Festival Automne en Normandie, puis les 3 et 4 décembre à l’Opéra Comique, à Paris. Il s’arrêtera ensuite le 15 décembre à Reims, le  10 mars à Salzbourg, le 19 avril à Grenoble, le 6 juin à Hanovre et le 9 juillet à Marseille.

> Théâtre national de Strasbourg, le 23 septembre 2012

 

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