Que d’aventures !

Ligeti_braNB.jpg« J'ai utilisé une langue artificielle dans les compositions vocales et instrumentales Aventures (1962)et Nouvelles Aventures (1962-65). Une telle langue inventée est aux langues réelles ce que l'écorce est au noyau. Tous les affects humains ritualisés par les relations sociales tels la connivence, le désaccord, la domination et la soumission, la sincérité et le mensonge, l'arrogance, la domination et la soumission, des nuances plus subtiles comme l'ironie dissimulée derrière l'approbation apparente ou la haute estime cachée derrière le mépris apparent, tout ceci peut s'exprimer de façon précise avec le langage artificiel et artistique non sémantique, émotionnel. »

György Ligeti (trad. Pierre Michel)

 

La musique contemporaine - ou du moins une certaine frange, assez importante au demeurant, de la musique contemporaine - entretient un lien étroit avec le langage et ses problématiques. En parallèle de philosophes toujours plus nombreux, qui en déconstruisent minutieusement toutes les mécaniques et en (re)découvre les couches de sens cachées, sédimentées, des compositeurs comme Mauricio Kagel, Georges Aperghis ou Jacques Rebotier, le font joyeusement exploser en un feu d'artifice de sons et de phonèmes. Laissant de côté un sens trop évident pour être honnête, trop clair et consensuel pour ne pas réserver quelques mauvaises surprises, ils fouillent les fondations du langage, visitent les ruines qu'ils y découvrent, mettent aux jours ses mauvaises habitudes, ses éléments coercitifs, politiquement marqués ou orientés.

20101118_aventures_052.jpgLa démarche de Ligeti dans Aventures et Nouvelles Aventures - que l'on a redécouvertes dans l'excellente mise en scène de Charlotte Nessi reprise à l'Opéra de Lille (et que l'on pourra revoir à Dijon, Vesoul puis Toulouse) - participe d'un même mouvement, tout en s'en démarquant nettement. Plus que le langage, c'est l'écoute que nous en avons - écoute des inflexions de voix autant que de la sémantique - qu'il interroge et, au passage, notre expérience de l'opéra - ou même, plus généralement, du chant. Résolument narrative, voire théâtrale, son écriture procède ici par onomatopées, vocales et instrumentales. De même que les multiples touches de couleurs de la peinture impressionniste n'ont aucun sens prises indépendamment les unes des autres, mais forment un assemblage de briques qui donne « l'impression » d'une image, de même les différentes touches sonores et onomatopées qui composent la partition de Ligeti prennent-elles tout leur sens de part leur juxtaposition. Un sens qui, d'ailleurs, est laissé à la libre interprétation de l'auditeur - ou, en l'occurrence, de la metteuse en scène, dont la lecture scénique infléchit nettement notre réception musicale.

20101118_aventures_179.jpgCertaines mises en scène de ces deux courtes pièces ont ainsi pu en faire un drame absurde, ou une pièce contemporaine aride. Ici, rien de tout ça. Revenant aux suggestions du compositeur lui-même - qui indique que la scène se déroule pendant un dîner -, Charlotte Nessi prend le contrepied de cette vision compassée, et réinvente un boulevard jouissif, comme un Labiche ou un Feydeau condensé.

 

Nous assistons donc à un grand dîner bourgeois - avec tête de veau et grand vin de Bourgogne. Au lever de rideau - accompagné au piano par une Musica Ricercata (toujours de Ligeti) interprétée avec force et esprit par la magnifique pianiste Dana Ciocarlie - on voit d'abord un maître d'hôtel arachnéen, tout en longueur, faire me tour du plateau, pour allumer les lumières et révéler, au mur, au lieu de tableaux, des musiciens encadrés. Puis les hôtes entrent à leur tour en scène et accueillent leurs invités. Très vite, d'éclat de voix en éclat de voix, tout va mal : ça se dispute dans tous les coins. On ne comprend rien, et, en même temps, on comprend tout.

Avec un sens exemplaire du rythme, et une oreille musicale exceptionnelle, Charlotte Nessi recréé autour des trois chanteurs prévus par Ligeti (extraordinaire Jody Pou, Katalina Karolyi et Paul-Alexandre Dubois) le foisonnement des intrigues typiques du meilleur des comédies boulevardières (heureusement, sans amant dans le placard, mais avec pique-assiette et nombreux quiproquos). Pour cela, elle ajoute au mélange quatre comédiens plus ou moins muets (ils chuchotent et soufflent parfois), ainsi que le petit garçon des hôtes, qui n'arrive pas à dormir. Par ses irruptions répétées au cours du dîner, il nous plongera peu à peu dans le monde de l'enfance - mais aussi, peut-être, celui de la langue et des souvenirs, celui du fameux « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »

Bientôt, on abandonne le monde des adultes pour pénétrer enfin la chambre de l'enfant. Et le rêve du petit garçon envahit soudain le plateau - accompagné de Miniwanka or the Moments of Water, pour chœur d'enfants a cappella, de Raymond Murray Schafer (né en 1933), qui, avec son texte empruntant à toutes les langues indiennes des Amériques, n'est pas sans quelque parenté sonore avec les deux partitions de Ligeti.

Servie par les musiciens de l'ensemble Justiniana, dirigés avec une intelligence et une précision sans appel par Denis Comtet, la musique du spectacle s'étoffe, comme au lever de rideau, de quelques Musica Ricercata, impeccablement exécutée au piano par Dana Ciocarlie, qui viennent ponctuer chaque scène avec une grande pertinence. À la toute fin, alors que le maître d'hôtel fait un dernier tour de scène pour éteindre les lumières, la Musica Ricercata VII vient de son doux ostinato clore cette folle soirée en suggérant l'imminent lever de soleil.

 

- Opéra de Lille, le 18 novembre 2010

- Prochaines représentations :

à l’Opéra de Dijon : le 11 mai 2011, à 20 h ;

au Théâtre Edwige Feuillère de Vesoul : le 13 mai 2011 à 20 h 30 ;

au Théâtre du Capitole de Toulouse : du 22 au 25 juin 2011.

 

Crédit Photos : © Frédéric Iovino

N'ayant pu avoir accès à du son durant ou après le spectacle, les Musica Ricercata sont ici interprétées par Karl-Hermann Mrongovius au piano...

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