À la cour comme au salon

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La semaine dernière, nous vous parlions ici d'une abbaye-école transformée en outil de diffusion et de création culturelles. Cette semaine, c'est un véritable fleuron de notre patrimoine que la musique illumine d'une vie nouvelle –comme il n'en a plus connu depuis quelques siècles, depuis les divertissements de François Ier ou ceux de Louis XIV: le Château de Chambord.

Nul besoin de décrire ce majestueux château, chef-d'œuvre absolu, emblématique de l'architecture et de la pensée Renaissance. Son histoire en fait l'un des éléments de notre patrimoine les mieux préservés de France — ainsi que son immense parc (avec 32 kilomètres de circonférence, il fait presque la taille de Paris intra-muros). Du début des travaux, en 1519 à l'initiative du jeune François Ier, au rachat du domaine par l'état aux héritiers du Comte de Chambord en 1930, le château n'a connu qu'un seul remaniement d'importance (lorsque Louis XIV le découvre et le fait achever, avec cependant une entorse, la seule, au plan originel de la croix grecque) et un seul chantier de restauration conséquent, à la fin du XIXème siècle. Depuis, tout a été fait pour retrouver le dessin originel, et donner au visiteur un aperçu de ce que le château fut aux différentes périodes de son occupation.

Toutefois, l'éparpillement administratif qui présidait auparavant à sa destinée empêchait une mise en valeur coordonnée du site. Selon Jean D'Haussonville, actuel directeur général du domaine, c'est sa constitution en établissement public national en 2005 — depuis les années 1990 de nombreux établissements de ce genre ont vu le jour, auxquels ont été confiés les éléments emblématiques de notre patrimoine, à commencer par le Château de Versailles ou l'Opéra de Paris — qui permet aujourd'hui une gestion épuré et simplifié, et donc une plus grande liberté d'action. Autonome pour les trois-quarts de son budget, et ne dépendant des subventions que pour les 25% restants (0.5 millions d'euros du ministère de la culture et 1.5 millions d'euros du ministère de l'environnement), le domaine gère les baux (des hôtels et autres établissements installés au sein du domaine), la marque, la communication, les produits dérivés.

Nommé l'an dernier, après un passage remarqué à la direction générale de l'Agence internationale des musées, en charge du projet d'Abu Dhabi, puis à l'Ambassade de France à Berlin en tant que conseiller culturel, Jean d'Haussonville est bien décidé à renforcer le rayonnement national et international du Château. Persuadé de l'utilité économique de la culture, Jean d'Haussonville se refuse à voir le patrimoine immobilier se contenter d'exister : il se doit au contraire d'être vécu — et vivant. Il nomme donc un directeur de la programmation culturelle du château, Yannick Mercoyrol, qui l'aide dans cette tâche. Parmi les multiples initiatives qui fleurissent depuis le début du mandat de d'Haussonville, on compte des résidences d'artistes, une série de lectures mensuelles, le développement de la collaboration de Chambord avec d'autres châteaux de la Loire, et notamment celui de Chaumont sur Loire. Deux événements annuels dédiés au spectacle vivant ont également été lancés cette année : le premier, à la mi-juin, intitulé Les Nuits Insolites, consiste en trois soirées à la programmation masquée (on achète les billets sans savoir ce que la soirée réserve) ; le second, durant la seconde quinzaine de juillet, est un Festival de musique qui, sous la direction musicale de la pianiste Vanessa Wagner, cultive une programmation variée, allant de la Renaissance au contemporain, en passant par toutes les formations, baroque, classique, romantique, avec quelques petits détours vers le chant traditionnel (napolitain), le jazz, et le flamenco. Bref, un festival à mi-chemin entre le festival institutionnel et le festival de musiciens (qui se caractérise par une direction artistique assurée par un musicien, qui invite les musiciens avec lesquels il aime ou aimerait jouer) avec en prime une pointe de charmante fantaisie — à l'image de Vanessa Wagner elle-même.

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« Nous ne voulions pas nous cantonner à la période associée au château, la Renaissance, mais bien plutôt nous attacher à l'idée générale de son architecture, symbolisée par le double escalier en hélice, c'est à dire le mouvement perpétuel, et le perpétuel renouvellement, la mise en regard des différentes époques. C'est cette théâtralité de Chambord, en profonde association avec l'idée de « renaissance », au sens premier du terme, qui nous intéresse, dit Jean d'Haussonville. »

Pour le domaine, qui ne bénéficie de quasiment aucun mécénat (sinon quelques mécénats de compétence dans le cadre des divers travaux de restauration), le budget direct de 250 000€ du festival exige nécessairement d'y faire appel — à hauteur de 60% : on espère que les recettes propres permettront d'en financer les 40% restants. Jean d'Haussonville justifie l'ampleur de ces ambitions en insistant sur le fait qu'on ne peut créer à Chambord un petit festival : il faut au contraire lui donner un festival à sa mesure. « Et celui-ci, conclut-il, a le potentiel d'être l'un des tout premiers festivals français. »

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Mais parlons un peu plus du principe du festival : un concert par soir, ou presque, du 15 au 29 juillet, dans la cour du Château. C'était sans compter sur le temps — pour un mois de juillet, il était du reste tout à fait normal d'attendre du ciel qu'il soit clair. Or cette première édition a été, du moins pendant la première semaine, plombée par une météo exécrable, qui n'a heureusement pas entaché le niveau musical. Après quelques concerts sous une pluie battante — dont un concert de jazz, qui, amplifié ne pouvait se faire ailleurs —, les organisateurs se sont vus forcés à un repli à l'intérieur du château — dont aucune salle, hélas, ne permet à ce jour d'accueillir les 700 spectateurs prévus pour les gradins extérieurs. Un projet d'auditorium de 250 places, qui devrait voir le jour dans les deux années prochaines dans l'une des ailes du château, est toutefois en cour d'étude. En plus de servir de pis-aller pendant la quinzaine du festival, il pourra accueillir d'autres événements durant le reste de l'année.

Cette année toutefois, point d'auditorium, et la pluie aura eu, sans doute, en plus de repousser les concerts à l'intérieur, un effet négatif sur la fréquentation, si cruciale pour la pérennisation d'un événement lors d'une première édition.

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Nous voilà donc dans le salon de chasse du château, orné de trophées — tête de cerfs ou de sangliers — et de tableaux ad hoc. Le premier concert en intérieur est donné par le Trio Wanderer. On ne présente plus ceux qu'on appelle désormais « les Wanderer » : leurs lectures, admirablement construites et réalisées, des chefs-d'œuvre comme des pages plus méconnues, la perfection de leurs exécutions, leur finesse et leur sensibilité, sans parler de leur plénitude sonore, en font les dignes héritiers des trio Casals-Cortot-Thibaud, Stern-Istomin-Rose ou du Beaux-Arts Trio.

Le salon de chasse se révèle finalement assez adapté à la musique de chambre, comme le prouve le Trio op. 1 no. 1 de Beethoven par lequel les Wanderer ouvrent la soirée - sur un ton peut-être un brin trop enjoué et galant - presque insouciant. Mais c'est une simplicité trompeuse, qui se conclut sur un final juvénile, d'une verdeur admirable. Ils poursuivent par un Tristia de Liszt (transcription pour trio avec piano de la célèbre Vallée d'Obermann), habité et sombre, qui semble préfigurer le stream of consciousness de Joyce, pour terminer sur un Trio no. 1 de Schubert, rapide mais non moins dramatique, qui coule naturel et limpide. Au piano perlé répond des cordes rondes et boisées, dans un équilibre exemplaire d'un jeu nerveux, presque urgent, et d'un lyrisme sans complaisance.

Le second mouvement, modeste et modéré, est particulièrement beau : le solo de violoncelle qui l'ouvre s'élève, si détimbré qu'il en paraît presque blanc. Une atmosphère de tendresse aussitôt s'installe. L'entrée du violon vient pimenter le jeu, appuyant les dynamiques sans briser l'intimisme tendre. Puis un nuage bientôt passe qui obscurcit la pièce. On se réfugie un peu plus loin en soi-même, le regard perdu au-delà de la fenêtre et du paysage désolé qui se déroule à courte vue. Un mouvement d'humeur involontaire et l'on replonge dans cette torpeur méditative qu'on aimerait éclairée de quelque amour, de quelque aurore. Cette petite pensée qui tournoie comme une valse triste. Et s'enroule et s'enroule autour de ta langue nouée de mélancolie. S'en sortira-t-on ? Rien n'est moins sûr. Le soleil à nouveau dévoile sa face indifférente à tout, et l'illusion soudain s'impose avec force - illusion de cette tendresse, première et à jamais perdue. C'est une main amie, enfin, qui se pose sur ton épaule et t'invite à entrer dans la vie. Mais une simple invite n'est pas suffisante lorsqu'il s'agit de retourner parmi les vivants, où l'on a si rarement su vivre. On quitte à regret son absence, on suit l'autre en tournant la tête, aspirant à se replonger dans ces pensées trop tôt interrompues.

Le Scherzo sautillant nous sort alors de cette rêverie douce-amère - et le trio se conclut avec cette verdeur juvénile qui répond si bien à celle du Trio de Beethoven.

Après « les Wanderer », « la Wanderer » : le lendemain est réservé au piano - le temps maussade et changeant poussent à nouveau les concerts à se replier vers le salon - et la jeune pianiste Marie Vermeulin ouvre donc le bal avec la fameuse et tant redoutée Wanderer Fantaisie de Schubert - une Fantaisie à laquelle elle n'a aucun mal à donner toute l'ampleur symphonique qu'elle mérite. Mêlant son généreux et touchers travaillés, elle se meut dans cette œuvre gigantesque avec une étonnante maîtrise pour une si jeune musicienne, y ménageant d'admirables changements d'atmosphère. Elle se plonge à corps perdu dans la partition, et n'hésite pas à précipiter les éléments les uns contre les autres pour mieux en exprimer la force.

Marie Vermeulin poursuit son récital avec Quatre Petites esquisses d'oiseau d'Olivier Messiaen, un compositeur qu'elle connaît bien pour l'avoir maintes fois interprété et étudié, notamment auprès de celui qui est aujourd'hui la référence pianistique du compositeur : Roger Muraro. Là encore, elle impose un style lumineux, extrêmement coloré. De droit, elle prend une posture discursive dans cette musique conçue comme une succession de stations. Cette vision plus narrative, qui lit une progression au sein de ces partitions, dramatisant ce qui ne l'est pas par essence, lui permet de s'en affranchir pour mieux se concentrer sur la musique elle-même.

La jeune pianiste termine ce programme habité par la solitude sur un superbe Gaspard de la Nuit de Maurice Ravel, qui témoigne là encore de son exceptionnelle maturité. Si Ondine, bien que réalisé avec une agilité sans pareille, puisse paraître un brin désincarnée, son Gibet est d'une intensité dramatique à couper le souffle - et le poème d'Aloysius Bertrand se dessine à chaque scansion lugubre de cette pédale de si imperturbable : et le Gibet semble sortir de la brume, se dessiner sur la lune, dans la lumière incertaine, entre chien et loup. Un Gibet à faire froid dans le dos.

Poursuivant sur ce ton dramatique, Scarbo est à la fois habité et très respectueux du texte, et confirme, s'il en était besoin, les affinités de la jeune pianiste avec la musique française. Tout comme le Prélude no. 2 de Debussy, Voiles, dont elle nous gratifiera pendant les bis.

Bien que d'un tout autre genre, le récital que donne François-Frédéric Guy le soir même fait une démonstration identique : le pouvoir du texte lorsqu'on le respecte. Dans Liszt comme dans Beethoven, François-Frédéric Guy se « contente » (si tant est qu'on puisse se « contenter » d'une telle chose dans le domaine musical) de suivre la partition. Et la musique ne s'en exprime que mieux. Nul besoin, en effet, d'appuyer le lyrisme, le tragique ou l'ardeur du Liszt des Harmonies poétiques et religieuses : il ne suffit que de laisser parler le texte, de le respecter à la lettre, et notamment les indications de dynamiques ou d'agogiques. François-Frédéric Guy est, dans Pensées des Morts comme dans Hymne de l'enfant au réveil ou Funérailles, un maître de temporisation, de la dramatisation de l'espace temporel lisztien, qu'il souligne d'une puissance expressive rare.

Dans la Sonate no. 8 op. 13 dite « Pathétique » comme dans le Sonate no. 14 op. 27 no. 2 dite « Clair de Lune » de Beethoven, il fait preuve d'une égale absence de complaisance vis-à-vis des clichés d'interprétation dont nous sommes baignés. Sans ostentation aucune, avec un naturel désarmant, il énonce simplement, avec précision et clarté. Et c'est sublime. Point.

> Chambord, les 20 et 21 juillet 2011

Festival de Chambord : jusqu'au 29 juillet

27 juillet 19h Fernando Luis Perez / 21h Pedro Soler & Gaspar Claus
28 juillet 19h Ensemble Alternance
29 juillet 21h Orchestre Symphonique Région Centre-Tours & Augustin Dumay (dir : Jean-Yves Ossonce)

Photos : ©Balazs Borocz Pilvax Studio (Vanessa Wagner)

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