Quatuor : chacun sa sauce

Front_pic.jpgComment s'emparer du Quatuor ? Comment faire sienne cette formation si emblématique de la musique occidentale depuis Joseph Haydn ? La question se pose aujourd'hui de manière plus impérieuse encore lorsqu'il s'agit de composer pour le Quatuor Arditti. Spécialiste de ce répertoire, ils sont un formidable réservoir de techniques instrumentales ainsi qu'un laboratoire unique en son genre pour les compositeurs. Le rendez-vous annuel incontournable que les « Arditti » donnent au public du Festival Musica permet de faire un petit point, non exhaustif, ni même représentatif — mais plein d'enseignement tout de même.

Le concert s'ouvre sur la première tentative du français Frédéric Pattar (né en 1969) dans le domaine. Intégralement écrite dans l'esprit bruitiste — un bruitisme où l'on ne peut pas ne pas entendre le grand Helmut Lachenmann (né en 1935) —, la partition commence avec des sons boisés (on tape la corde avec la baguette de l'archet) mais sur un ton enjoué presque classique. De gazouillis murmurés en violentes attaques glissendis, la progression formelle du quatuor touche non pas réellement les techniques instrumentales utilisées, mais les gestes musicaux suggérés, esquissés, que laissent deviner ces chuchotis. À force de décharnement bruitiste et de détimbrement à l'extrême, ce premier Quatuor de Pattar donne le sentiment d'un squelette, ou d'un spectre effiloché du quatuor classique. Rien ne manque à l'appel : articulations, bariolages, effets dynamiques, mouvements d'ensemble et contrepoints, mais à l'état de souvenir, ou avec seulement la peau sur les eaux. Comme un romantisme hivernal, désenchanté, qui jetterait en outre sur lui-même un regard plein d'humour à la légère amertume. On entend ainsi des gestes mozartiens, des visions beethovéniennes, pour finir sur des mouvements bartokiens et chostakovitchiens détournés. Frédéric Pattar aurait-il tenté une Histoire du Quatuor, romancée et stylistiquement contrainte, qu'il ne s'y serait pas pris autrement. Reste que ce premier essaie laisse en bouche le goût d'un métier consommé, mais d'un langage assez peu personnel.

Tout le contraire du second Quatuor de Christophe Bertrand (1981-2010). Dernière partition achevée du jeune compositeur, hélas trop tôt disparu il y a tout juste un an, ce Quatuor II, nous plonge d'emblée dans une autre ambiance : sons écrasés, lignes entremêlées avec une virtuosité folle, tout contribue à une urgence hallucinante qui ne fait que s'accroitre. Pressé, tempétueux, d'une violence qui ne fait que retarder l'inexorable explosion, ce Quatuor évoque par sa dislocation extrême le fil constamment rompu des grandes pièces pour piano de Schumann. Cette succession suffocante de fragments intenses révèle rapidement une cyclicité lancinante : les mêmes formules reviennent, inlassablement, dans le même ordre, chaque fois un brin développées ou mutées, mais reconnaissables néanmoins, et hautement entêtantes. À chaque tour de roue, la mécanique se dérègle un peu plus, une mécanique folle, qui tourne incontrôlée, avec une force saisissante malgré la (toute) relative froideur de ton adopté par le Quatuor Arditti. La partition se conclut sur une douleur monstrueuse, quasi insupportable.

Beaucoup plus classique dans sa facture - avec notamment de nombreuses réminiscences de formules baroques — le Quatuor no. 6 de l'anglais James Dillon (né en 1950) est lui aussi excessivement fragmenté : c'est même une suite de courts fragments qui, chacun à leur tour, s'articule autour d'un matériau très organisé, un dispositif qui, dans les quelques secondes qui suivent sa première exposition, se délite, se rouille, se défait, se chaotise. L'écriture de Dillon, auquel Musica consacre cette année une grande partie de sa programmation, n'est pas sans évoquer le deuxième principe de la thermodynamique : l'entropie, c'est à dire le désordre d'un système, ne peut que s'accroitre au cours d'une transformation naturelle...

Avec sa première incursion dans le gendre du Quatuor, khul (2010), l'autrichien Bernhard Gander (né en 1969) reprend en partie la démarche historicisante de Pattar, mais en ignorant tout à fait la spécificité sonore, l'identité musicale de la formation. Partant d'une espèce de bouillie sonore, délibérément créée par des accords de quinte parallèles et des glissendis, Gander compose à grosses taches de peinture, comme Nicolas de Staël. Il plonge la main dans le chapeau de l'histoire pour en tirer quelques esquisses de figures mozartiennes, schubertiennes ou autres. L'impression relativement est neuve du point de vue compositionnel (composer pour un quatuor à cordes en ignorant délibérément tout de ses spécificités sonores), et cette nouveauté est au moins aussi rafraichissante que le sourire décomplexé que le compositeur semble nous adresser par ce divorce (prévu par le Coran, le khul' est une forme de dissolution du mariage musulman à l'initiative de la femme).

 

Un peu plus tôt dans la journée du 24 septembre, l'Académie Internationale de l'Ensemble Modern faisait profiter le public Musica des résultats de ses ateliers de travail avec quelques jeunes au cours de son Focus Jeune Création. En voici deux specimens...

Enjamb, Infuse, Implode (2006) de Anthony Cheung (né en 1982, Etats-Unis)

Tankas (2009) de Blai Soler (né en 1977, Espagne)

> Auditorium de France 3 Alsace, Strasbourg, le 24 septembre 2011

> Salle de la Bourse, Strasbourg, le 24 septembre 2011

Photo Quatuor Arditti : Photo Astrid Karger www.Astrid-Karger.de

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