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Billet de blog 28 sept. 2012

Bach/Kurtág/Aimard

Le cycle Bach/Kurtág à La Cité de la Musique s’est refermé le 26 septembre sur un lumineux récital du pianiste Pierre-Laurent Aimard.

Jérémie Szpirglas
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© opus3863ccc

Le cycle Bach/Kurtág à La Cité de la Musique s’est refermé le 26 septembre sur un lumineux récital du pianiste Pierre-Laurent Aimard.

Maître génial et méticuleux de la forme courte, le hongrois György Kurtág entretient avec l’histoire une relation d’une grande richesse. En constante recherche d’une écriture personnelle faite d’épure et de cristallisation de l’instant, il se tourne aussi, le plus ouvertement du monde, vers ses aînés. À la fois hommage, inspiration, reprise ou recontextualisation, c’est de réinvention du matériau qu’il est question ici. Parmi ces compositeurs que Kurtág aime à revisiter, c’est à Bach que va sa préférence. C’est évidemment ces affinités et cette intelligence dans la réinvention qui ont motivé la Cité de la Musique à consacrer un cycle à ce couple atypique, par-delà le temps et les frontières.

« Kurtág, un miniaturiste bouleversant, Bach, un universel vertigineux »

Pierre-Laurent Aimard

Pour son récital, toutefois, Pierre-Laurent Aimard préfère mettre en regard les deux compositeurs dans leurs productions pures — et non juxtaposer des œuvres de Bach et ce que Kurtág a pu en faire à force de réappropriations. Reprenant le dispositif mis au point par Kurtág lui-même dans ses propres récitals, Aimard alterne, va de l’un à l’autre. On passe ainsi d’un Caprice de Bach à un un Caprice de Kurtág, d’un contrepoint extrait de L’art de la Fugue ou de L’offrande musicale à un extrait de Játékok. Entrepris en 1973, ce recueil Játékok (jeux) pour piano est dors-et-déjà un monument : à l’instar de Bartók et de ses Mikrokosmos, c’est là une méthode d’apprentissage du piano à la fois ludique, efficace et musicale. Le temps passant, et les volumes s’engrangeant, ces Jeux sont peu à peu devenus pour le compositeur des « Entrées de journal intime, messages personnels ».

Ecrit avec une grande intelligence par Pierre-Laurent Aimard, le programme ne répond à première vue à aucune logique globale — on distingue parfois, dans un enchaînement de pièces, une certaine cohérence, mais qui s’échappe aussitôt — : il faut l’entendre pour comprendre, et pour saisir le geste dans sa globalité, dans sa musicalité… et dans son ineffable. Il faut l’entendre, aussi, pour distinguer ces ponts que le pianiste lance vers d’autres univers : ainsi de ces admirables Adieux (à la manière de Janáček), où les affinités entre Janáček et Kurtág apparaissent, confondantes.

© spcfsu1

C’est comme une œuvre gigantesque, une œuvre unique d’une heure dix : Aimard prend parfois moins de temps entre la fin d’une œuvre de Bach et le début d’une page de Kurtág qu’entre deux pièces de Kurtág. En guise de lien, de ciment, rien, ou presque rien : une atmosphère commune ou, au contraire, contrastante, une note conclusive qui se mue insensiblement en pédale harmonique déchirante dans l’œuvre qui suit, une mélodie scandée chez l’un qui résonne encore chez l’autre. Certaines miniatures de Kurtag ressemblent ainsi à un commentaire de la pièce de Bach qui les précède — et vice versa. Comme une interpénétration des deux univers.

Ouvrant son récital sur un ton enjoué, voire joueur — le Prélude et Valse en Do (qui n’a recours qu’à des Do !) ou le Capriccio-luminoso de Kurtág, d’une part, et, d’autre part, l’étonnant Caprice sur le départ de son frère bien aimé BWV 992 du jeune Bach que l’on découvre, lui aussi, en conversation musicale avec ses aînés et contemporains, dans cette partition qui a tout d’une musique de film muet —, Pierre-Laurent Aimard nous emmène peu à peu vers une atmosphère de ténèbres lumineuses, de discours secret, murmuré. La progression est insensible, mais nette, et c’est un voyage vers un intimisme toujours plus profond, toujours plus intime et réservé.

Aux antipodes de tout spectaculaire, on ne trouvera pas une once de m’as-tu-vu dans son jeu de piano — on a parfois le sentiment que les mains d’Aimard ne bougent pas —, tout contribue à cette pudeur, cette réserve — certains diront « austérité », mais n’est-ce pas là justement le ton adéquat, cette austérité qui laisse la lumière sourdre de la musique elle-même ? Chez Bach comme chez Kurtág, on constate le même effacement face au texte, la même délicatesse de ton, la même conviction aussi, et la même permanence immanente du chant, qu’il soit ramassé en miniature chez l’un ou vertigineusement déployé chez l’autre.

Lorsqu’il entame l’un des deux contrepoints extraits de L’Art de la Fugue qui ponctue son récital, le piano d’Aimard semble presque refermé, assourdi — on n’est pas loin de cette fameuse super sourdine inventée par Kurtág, une super sourdine, qui lui permet d’aller à l’essentiel. Ainsi assourdies, les contrepoints prennent leur essor en totale liberté, comme soulagées du poids et de la tension que le volume pouvait induire. Le discours est rentré, en dedans, comme murmuré pour soi, ou pour quelqu’un dont l’oreille est toute proche — c’est dans ces moments que l’on regrette le petit défaut que semble présenter l’instrument sur lequel Aimard joue ce soir : comme si les étouffoirs n’étaient pas bien réglés. Bien heureusement, c’est la seule ombre au tableau, et cela n’empêche nullement de profiter.

Le Ricercar à 6 de L’Offrande musicale qui clôt le concert figure comme un soulagement, une détente, un rayon de soleil après ce voyage entre chien et loup. Sur un tempo lent mais inexorable, l’équilibre du contrepoint est parfait, la clarté des lignes d’une évidence déconcertante, qui chantent chacune et s’entremêlent avec un plaisir partagé.

Magnifique — on aimerait que cela ne se termine jamais.

> Cité de la musique, le 26 septembre 2012

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