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Billet de blog 30 sept. 2010

Quand Eötvös rencontre Marquez : Une jungle musicale, luxuriante et fantastique

C’est désormais une tradition : la saison lyrique de l’Opéra National du Rhin s’ouvre par une création dans le cadre de Musica, festival strasbourgeois conscaré à la musique contemporaine. Cette année, c'est Love and other Demons, dernier opéra d’après le roman éponyme de Gabriel Garcia Marquez du grand compositeur et chef d’orchestre hongrois Peter Eötvös, créé en 2008 au Festival de Glyndebourne (en co-production avec l'Opéra de Vilnius).

Jérémie Szpirglas
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C’est désormais une tradition : la saison lyrique de l’Opéra National du Rhin s’ouvre par une création dans le cadre de Musica, festival strasbourgeois conscaré à la musique contemporaine. Cette année, c'est Love and other Demons, dernier opéra d’après le roman éponyme de Gabriel Garcia Marquez du grand compositeur et chef d’orchestre hongrois Peter Eötvös, créé en 2008 au Festival de Glyndebourne (en co-production avec l'Opéra de Vilnius).

Depuis le succès des Trois sœurs en 1997, Peter Eötvös est devenu un compositeur d’opéra demandé. La littérature est pour lui une source d’inspiration, parfois inattendue : après la pièce de Tchekhov, ce fut le Balcon (Jean Genet) puis Angels in America (Tony Kushner) et Lady Sarashina (d’après le journal de voyage datant de 1008 de Sarashina, noble japonaise).
Comme les précédents, l’univers de Gabriel Garcia Marquez n’est pas nécessairement de ceux qu’on s’imagine facilement sur une scène lyrique. Les couleurs luxuriantes de son verbe, la générosité truculente de son style, l’exotisme parfois pesant et lourd de ses atmosphères, la lenteur, noble, tranquille et inéluctable de sa narration, et cette part ineffable, parfois infinitésimale mais toujours prégnante, de fantastique qu’il sème dans ses écrits sont autant d’ingrédients qui font la saveur si spécifique de l’œuvre du prix Nobel de littérature 1982. Autant d’ingrédients qu’on retrouve avec un plaisir mêlé d’étonnement dans la partition d’Eötvös. Et ce, d’emblée, dès l’introduction lunaire de l’opéra — tissée de timbres cristallins et de brumes lugubres figurant le calme surnaturel qui se pose tel un voile d’ouate éphémère sur la surface du monde, le temps que dure l’éclipse de soleil, cette éclipse par laquelle tout le malheur arrive. Aux mystères de l’univers succèdent bientôt les mystères vaudous. Et, là encore, Eötvös trouve le ton juste et nous entoure de cette moiteur épaisse et sensuelle qui plombe la Carthagène des Indes du XVIIIème siècle où se déroule son opéra. Son écriture orchestrale — parfaitement rendue ce soir par l’Orchestre Symphonique de Strasbourg placée sous sa propre baguette — est délicate et éloquente. Elle navigue incertaine entre éveil, fantasmes et onirismes, dans la torpeur chargée de la jungle colombienne, nous fait douter de toute réalité. Les intermèdes et transitions instrumentales sont de petits bijoux. Et l’écriture vocale est également saisissante de justesse. Mêlant, à l’instar de la plume de Marquez, finesse psychologique et naïveté, cette vocalité à alternant entre pureté éthérée et âpreté déchirée met superbement en relief les personnages principaux. À commencer par celui de la jeune Sierva Maria, personnage central du roman et de l’opéra, campée avec fraicheur par la stupéfiante soprano Allison Bell. Allison Bell parvient même à sortir indemne de tout ridicule de la scène finale d’exorcisme, que Silviu Purcarete met pourtant si grotesquement en scène, à la manière d’un mauvais remake de Brazil de Terry Gilliam.
L’opéra nous raconte en effet comment cette fillette de douze ans, après avoir été mordue par un chien durant une fête vaudou organisée le jour de l’éclipse de soleil (qui est aussi le jour de son anniversaire), sera soupçonnée d’être possédée par des démons, puis mise au fer. Malgré la défense passionnée que lui fait le Père Cayetano Delaura, tombé secrètement amoureux d’elle, elle sera finalement exorcisée. Jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Si, les rôles principaux sont quant à eux mis en relief avec une grande force par un écriture vocale saisissante, mêlant finesse psychologique et naïveté, tout comme la plume de Marquez. Personnage central du roman et de l’opéra, la jeune Sierva Maria est campée avec fraicheur par la stupéfiante soprano Allison Bell. Elle parvient même à échapper au ridicule de la scène finale d’exorcisme, que Silviu Purcarete met grotesquement en scène comme un mauvais remake des scènes oniriques de Brazil de Terry Gilliam.
Parmi la distribution au demeurant fort équilibrée, on distinguera Miljenko Turk, qui incarne avec une grande souplesse le Père Cayetano Delaura, Laima Jonutyte, en Martina Laborde, une autre damnée qui partage la cellule de Sierva, et enfin la grande Susan Bickley qui, dans le rôle de la mère supérieure Josefa Miranda, s’offre lors d’un air saisissant en rédemptrice de la fillette. Si les seconds rôles ne sont pas moins bien tenus, ils ont la malchance d’être relativement oubliés — voire négligés — par le livret par ailleurs très imparfait de Kornél Hamvai.
On regrette ainsi qu’une musique aussi bien pensée, aussi séduisante et fascinante que celle-ci, soit mise au service d’un livret aussi inabouti et, surtout, soit servie par une mise en scène aussi plate et grossière que celle que Silviu Purcarete nous propose — qui témoigne d’une totale absence d’idée originale ainsi que d’une réflexion littéraire des plus grossières (on n’ose même pas mentionner la symbolique navrante des vidéos auxquelles Purcarete fait appel).
Et on espère voir un jour ce petit bijou musical repris par une production qui lui rendra justice, dans son entier…

Opéra National du Rhin, le 25 septembre 2010

Photo : © Alain Kaiser

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