Un Petit Prince en demie teinte

Le Petit Prince © Théâtre du Châtelet

Lorsqu'il s'agit de choisir le sujet d'un opéra, le compositeur Michaël Levinas, en féru de littérature qu'il est, se tourne volontiers vers les génies de la plume et du verbe. Ce furent d'abord des nouvelles de Nicolaï Gogol, dans Go-gol (1996), puis l'audacieux Les Nègres de Jean Genet (1999-2003) et, plus récemment, La Métamorphose de Franz Kafka (2011). S'intéressant pour la première fois aux enfants (et aux adultes quand ils étaient enfants), il s'attaque à un monument : Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry — dont, comme à son habitude, il se charge du livret.

Créé à l'opéra de Lausanne en novembre dernier et repris ce mois-ci au Théâtre du Châtelet à Paris, ce Petit Prince-là est, malgré, ou grâce à, l'appréhension de quelqu'un qui a baigné dans cet univers toute son enfance, une excellente surprise, à bien des égards. La première, qui ne cessera d'émerveiller de bout en bout, vient de la mise en scène, signée Lilo Baur, et parfaitement servie par les admirables décors et costumes de Julian Crouch, sans parler des excellentes vidéos de Arthur Touchais & Grégory Casares/tolmao.ch. L'équilibre entre fidélité à l'univers original et prise de liberté est idéalement dosé, et un sentiment léger de poésie et de fantaisie vous saisit dès le début, pour ne plus vous lâcher. Prenant l'apparence rudimentaire des jeux d'enfant (des toiles tendues suggèrent les dunes, des projections sur des feuilles de papier donnent l'illusion d'une ardoise magique lorsque le pilote dessine ses moutons), le travail scénique est incroyablement bien pensé, entre sophistication (les masques pour chaque personnage !) et simplicité. Si l'on osait une comparaison, on pourrait évoquer le travail de Michel Gondry au cinéma — mais dénué de toute cette superficialité gratuite horripilante qu'il dégage trop souvent. La direction d'acteur est à l'avenant et toute la distribution tire avantageusement son épingle du jeu.

C'est donc un sans faute scénique, ce qui n'est pas un mince exploit s'agissant de l'adaptation d'un tel livre. Chapeau bas !

La partition nous offre, elle aussi, quelques très beaux moments : Michaël Levinas nous livre là l'une de ses oeuvres les plus abouties depuis longtemps. Certains passages sont admirables tant ils arrivent à saisir le langage enfantin (musical s'entend : fait de bribes et d'amorces de formes existantes et détournées), et les heureuses trouvailles sont pléthores : on pourrait citer ce savoureux mélange de piano et de cymablum pour accompagner le rire, ou cette maîtrise de l'écriture spectrale pour installer le décor de chaque scène. Il faut aussi parler de cette écriture opératique qui renoue avec les duos comme rarement dans l'opéra contemporain : chaque chapitre du livre mettant généralement en scène deux personnages, Michaël Levinas choisit d'entremêler leurs voix — parfois dans un accord parfait, parfois dans une antiphonie radicale qui vient suggérer que ces deux personnages en question viennent, vraiment, de deux planètes complètement différentes —, mais il prend également le parti de faire venir souvent une réponse avant la fin d'une question. Cela peut étonner au premier abord, mais, pour qui connait le livre, ce procédé n'entrave en réalité en rien la compréhension, et rappelle le décalage constant du Petit Prince avec les réalités qu'il traverse.

Une réserve, cependant, et de taille : le discours ne parvient jamais à trouver son rythme et à s'envoler, englué qu'il est, trop souvent, par un recours monomaniaque au glissendo — une technique au reste pas toujours flatteuse pour les voix. Certaines scènes sont ainsi démesurément distendues, plongeant l'auditeur dans une torpeur dont il est difficile de s'extirper.

Dommage, même si les enfants présents ont paru séduits, on se dit qu'on n'est pas passé loin d'un excellent outil de sensibilisation à la musique contemporaine...

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