Jérémie Szpirglas
Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

Contretemps

Suivi par 26 abonnés

Billet de blog 12 févr. 2015

Un Petit Prince en demie teinte

Jérémie Szpirglas
Ecrivain et journaliste
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© Théâtre du Châtelet

Lorsqu'il s'agit de choisir le sujet d'un opéra, le compositeur Michaël Levinas, en féru de littérature qu'il est, se tourne volontiers vers les génies de la plume et du verbe. Ce furent d'abord des nouvelles de Nicolaï Gogol, dans Go-gol (1996), puis l'audacieux Les Nègres de Jean Genet (1999-2003) et, plus récemment, La Métamorphose de Franz Kafka (2011). S'intéressant pour la première fois aux enfants (et aux adultes quand ils étaient enfants), il s'attaque à un monument : Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry — dont, comme à son habitude, il se charge du livret.

Créé à l'opéra de Lausanne en novembre dernier et repris ce mois-ci au Théâtre du Châtelet à Paris, ce Petit Prince-là est, malgré, ou grâce à, l'appréhension de quelqu'un qui a baigné dans cet univers toute son enfance, une excellente surprise, à bien des égards. La première, qui ne cessera d'émerveiller de bout en bout, vient de la mise en scène, signée Lilo Baur, et parfaitement servie par les admirables décors et costumes de Julian Crouch, sans parler des excellentes vidéos de Arthur Touchais & Grégory Casares/tolmao.ch. L'équilibre entre fidélité à l'univers original et prise de liberté est idéalement dosé, et un sentiment léger de poésie et de fantaisie vous saisit dès le début, pour ne plus vous lâcher. Prenant l'apparence rudimentaire des jeux d'enfant (des toiles tendues suggèrent les dunes, des projections sur des feuilles de papier donnent l'illusion d'une ardoise magique lorsque le pilote dessine ses moutons), le travail scénique est incroyablement bien pensé, entre sophistication (les masques pour chaque personnage !) et simplicité. Si l'on osait une comparaison, on pourrait évoquer le travail de Michel Gondry au cinéma — mais dénué de toute cette superficialité gratuite horripilante qu'il dégage trop souvent. La direction d'acteur est à l'avenant et toute la distribution tire avantageusement son épingle du jeu.

C'est donc un sans faute scénique, ce qui n'est pas un mince exploit s'agissant de l'adaptation d'un tel livre. Chapeau bas !

La partition nous offre, elle aussi, quelques très beaux moments : Michaël Levinas nous livre là l'une de ses oeuvres les plus abouties depuis longtemps. Certains passages sont admirables tant ils arrivent à saisir le langage enfantin (musical s'entend : fait de bribes et d'amorces de formes existantes et détournées), et les heureuses trouvailles sont pléthores : on pourrait citer ce savoureux mélange de piano et de cymablum pour accompagner le rire, ou cette maîtrise de l'écriture spectrale pour installer le décor de chaque scène. Il faut aussi parler de cette écriture opératique qui renoue avec les duos comme rarement dans l'opéra contemporain : chaque chapitre du livre mettant généralement en scène deux personnages, Michaël Levinas choisit d'entremêler leurs voix — parfois dans un accord parfait, parfois dans une antiphonie radicale qui vient suggérer que ces deux personnages en question viennent, vraiment, de deux planètes complètement différentes —, mais il prend également le parti de faire venir souvent une réponse avant la fin d'une question. Cela peut étonner au premier abord, mais, pour qui connait le livre, ce procédé n'entrave en réalité en rien la compréhension, et rappelle le décalage constant du Petit Prince avec les réalités qu'il traverse.

Une réserve, cependant, et de taille : le discours ne parvient jamais à trouver son rythme et à s'envoler, englué qu'il est, trop souvent, par un recours monomaniaque au glissendo — une technique au reste pas toujours flatteuse pour les voix. Certaines scènes sont ainsi démesurément distendues, plongeant l'auditeur dans une torpeur dont il est difficile de s'extirper.

Dommage, même si les enfants présents ont paru séduits, on se dit qu'on n'est pas passé loin d'un excellent outil de sensibilisation à la musique contemporaine...

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Agriculture
« Le recul démographique du monde agricole n’est pas une fatalité »
Moins 100 000 fermes en dix ans : c’est le résultat du recensement rendu public le mois dernier par le ministère de l’agriculture. Face à l’hémorragie, le retour à un pilotage par l’État et à des politiques publiques volontaristes est nécessaire, selon la sociologue Véronique Lucas.
par Amélie Poinssot
Journal — Europe
Dans leur bastion de l’Alentejo, les communistes résistent au déclin
Lors des législatives anticipées qui se déroulent dimanche, le Parti communiste, tout juste centenaire, espère limiter la casse, malgré la poussée socialiste dans certains de ses bastions, dont l’Alentejo. En embuscade, l’extrême droite de Chega lorgne vers d’anciens électeurs du PCP.
par Ludovic Lamant
Journal
En Syrie, la plus grande prison au monde de djihadistes tombe aux mains… des djihadistes
L’État islamique s’est emparé pendant une semaine d’un centre de détention à Hassaké, obligeant l’armée américaine à intervenir. Des dizaines de prisonniers sont en fuite. Pour les Forces démocratiques syriennes, le retour du phénix djihadiste est une très mauvaise nouvelle.
par Jean-Pierre Perrin
Journal — Santé
En laissant courir Omicron, l’Europe parie sur un virus endémique
Un à un, les pays européens lèvent les restrictions comme les mesures de contrôle du virus. Certains, comme le Danemark ou la France, sont pourtant touchés par une contamination massive. Ils font le choix d’une immunisation collective, avec l’espoir de vivre avec un virus circulant tout au long de l’année à basse intensité.  
par Caroline Coq-Chodorge

La sélection du Club

Billet de blog
Entre maltraitances et dividendes, Orpea n'a pas hésité
La sortie du livre de Victor Castanet « Les fossoyeurs » publié chez Fayard, rouvre le débat de la façon dont nos sociétés traitent les plus vulnérables, ici les personnes âgées. A travers cette question, c'est aussi celle des financements publics au sein de structures privées qui cherchent prioritairement la profitabilité.
par Muriel Dugas-Andriocci
Billet de blog
Orpea ou les chasseurs d’or de la silver-économie
Le livre de Victor Castanet va peut-être contribuer à ce que cesse la prise en charge lucrative des personnes âgées dépendantes. Pourtant, les critiques et enquêtes, ces dernières années, n’ont pas manqué. Autres chroniques : quelque chose de pourri au Royaume du Danemark, la violence inouïe des discours Zemmour/Le Pen sur la suppression des allocations familiales aux familles immigrées.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
La maltraitance dans les Ehpad : fatalité ou surdité profonde des autorités ?
Puisse le combat de nombreuses familles de résidents en Ehpad[1], relayé par la Presse, soit enfin suivi d’effet … Aujourd’hui, nous apprenons l’audition du Directeur Général d’un Groupe gérant une chaîne de maisons de retraite et attendons avec intérêt le résultat des investigations. Pour illustrer cette actualité, voici un témoignage parmi tant d’autres…
par Claudia CANINI
Billet de blog
Ehpad privés: un business sur la vieillesse à changer
Des Ehpad privés financés pour près de 50% par le contribuable génèrent un business juteux pour les actionnaires alors que nos aînés finissent leur vie en étant soignés par un personnel insuffisant et mal payé. De multiples rapports parlementaires, enquêtes, documentaires, livres, montrent la réalité d'une situation inacceptable alors que le vieillissement de la population s'accroît.
par serge_escale