Monomanie - Controtempo, Journal de bord – Deuxième journée

Obsessionnel, monomaniaque… voilà le sentiment qui se dégage de ce deuxième concert de Controtempo, porté par l’excellent ensemble Accroche Note. Ou plutôt polymaniaque, eu égard à la variété du programme qui prend Georges Aperghis pour fil rouge.

Georges Aperghis parle de son travail avec les interprètes © jesebbach

Première journée

Troisième journée

Quatrième journée

Cinquième journée

Le ton est d’emblée donné par une miniature pour voix seule d’Aperghis : Monomanie I par la soprano Françoise Kubler. Fait rare pour Aperghis, le texte n’est pas de lui ou de l’un des écrivains avec lesquels il collabore habituellement, mais est un « objet trouvé » dans un recueil de poèmes français du XVIe siècle. Et pourtant, il pourrait être de lui, tant il lui ressemble. La « monomanie », ici, c’est le jeu sur le phonème « Ate » et ses proches cousins — un jeu de liste échevelée qui enchaîne des adjectifs comme pour décrire une personnalité fantasque, voire carrément schizophrène.

Vient ensuite une création de l’italien Mauro Lanza — dont, étrangement, le titre ne nous a pas été donné (ou alors en italien, et je ne l’ai pas compris : je demanderai, promis). Ecrite pour petit ensemble, elle déploie du début à la fin un même processus obsessionnel : une lente montée en micro-intervalles, dont découlent tous les autres paramètres de la composition. Tout commence avec la répétition d’un son dans le bas du registre medium — un timbre doux, plein de souffle chuintant, répété comme une respiration calme. Interrompu de plus en plus souvent par de brefs éclats fulgurants, ce son répété augmente graduellement en fréquence — sa montée s’accompagne d’un crescendo et d’une accélération du tempo, donnant un sentiment de compression temporelle exponentielle. De ce systématisme se dégage un sentiment lancinant, une inquiétude croissante.

Cette « nouvelle pièce » terminée — et après un nouveau laïus du directeur de l’Accademia Filarmonica Romana où se passe le concert, des laïus qui seront aussi une des monomanies de cette soirée —, Aperghis reprend la parole avec ses Pièces fébriles pour marimba et piano : un travail sur la résonance, ou plutôt une contemplation des résonances, qui laisse entendre la richesse interférentielle des accords déclamés qui constitue la colonne vertébrale de la pièce. Entre deux accords se glisse parfois un « commentaire », bariolage de piano qui rappelle parfois un Satie devenu fou (le titre de Pièces fébriles n’est d’ailleurs pas sans évoquer Satie). La mécanique bientôt se dérègle tout à fait et on a le sentiment d’assister à une de ces poursuites de cartoon, où deux personnages se courent l’un après l’autre sans jamais se rattraper. Puis c’est une véritable partie de tennis entre piano et marimba — partie de tennis qui se termine justement par un passage de marimba joué avec… une balle de tennis !

Après une interprétation assez lyrique de la Récitation VI, par Françoise Kubler, qui semble en maîtriser le moindre bégaiement, la parole est donné à Marc Monnet, dont les Chansons imprévues donnent le sentiment que Marc Monnet faisait à l’époque l’expérience de la paternité. Dans la première, oui, on croirait entendre un enfant qui ne cesse de dire « non » et met des mois à enfin dire « oui ». Dans la deuxième, décapeur, c’est l’explosion langagière, avec son lot de petits pots et de facéties plus ou moins scatologiques. Dans la dernière, comme en témoigne le titre bibilolobabitotomaminamamina, on revient au babil d’enfant, à ces syllabes enchaînées sans aucun souci de sens — sauf que le ton est cette fois celui de la colère, de ces rages enfantines irraisonnées, on sent là comme un parfum lointain de L’enfant et les sortilèges…

Changement total d’atmosphère avec Almost Requiem, où Marco Momi cherche « à restituer l’impression fugitive d’un souvenir qui a été et reparait soudain, ce souvenir inconscient de l’absence qui va venir. Ces bribes de souvenirs constituent la trame, sur laquelle on pose un discours quasi narratif — comme un parcours au cœur de la mémoire. » Un discours musical tout en délicatesse, presque décharné, en lambeaux, épuisée, élimée — au point qu’on « entend » au travers. Un requiem revisité qui n’est pas sans son lot d’obsessions — ainsi de cette anaphore sur le terme italien « Qui » insistant du livret du poète Filippo Farinelli, et de ces multiples  gestes récurrents (le grincement d’alto, comme une vieille balancelle abandonnée, le crissement effroyable de l’archet sur du polystyrène, comme si on versait du sel sur une plaie ouverte…).

La soirée se clôt comme elle avait commencé : sur une Monomanie, la huitième cette fois — une monomanie toute en « Crics » et en « Cracs » !

 

Aperçu du programme du concert

Les syllabes jaillissent, brutes et cristallines, la voix résonne, enfle, s’exclame. On saisit une bribe de mot, par ci, un phonème familier par là, comme l’éclat d’un phare auquel on se raccroche et qu’on perd aussitôt — la phrase nous a déjà dépassé, le sens est loin. On reste avec la musique sur les bras.

Voilà le sentiment qui domine à l’écoute de l’œuvre vocale de Georges Aperghis : un jeu de cache-cache reflété par le programme de cette soirée en compagnie de l’ensemble Accroche Note — collaborateur et ami du compositeur depuis plus de trente ans. Trois pièces pour voix et les Pièces fébriles d’Aperghis ponctueront le concert tel un fil rouge fugitif, filigrane sitôt apparu, sitôt disparu. 

Dans les Récitations pour voix de femme seule, le jeu verbal n’est soumis à aucune contrainte que musicale. Ce ne sont plus que des syllabes libres, combinées selon une mécanique simple, et de l’enchaînement desquels se dégagent une rythmique interne et une tension musicale formidables. Dans Monomanies, en revanche, Aperghis s’attache à des poèmes français du XVIe siècle. Et si les Pièces fébriles sont destinées au piano et au marimba, cela n’empêche nullement le compositeur de jouer avec leurs attaques et leurs résonances comme il se joue du langage : des jeux où l’on se perd, où l’on ne sait plus qui est qui — quoi est quoi.

À ses côtés, on trouve un autre compositeur, de la même génération, préoccupé comme lui de théâtralité et d’un rapport au verbe quasi charnel : Marc Monnet. Bien que destinées au concert, les Chansons imprévues relèvent indubitablement d’une démarche théâtrale. Le compositeur se fait même écrivain pour mieux se jouer du texte, et renvoyer dos à dos sens et non sens. Rappelons au passage que Marc Monnet n’est pas que compositeur : c’est aussi une personnalité capable d’ouvrir des espaces de création — c’est lui qui, au cours de son séjour à la Villa Médicis, a lancé le festival Roma Europa.

Deux italiens complètent le programme : ancien pensionnaire de la Villa Médicis, Mauro Lanza entretient lui aussi avec le texte et la représentation un rapport ludique et distancié, tandis que Marco Momi nous propose une approche du son et de la musique remarquable de subtilité et de sensibilité. En collaboration avec le poète Filippo Farinelli, Momi renouvelle la forme canonique du Requiem en cherchant « à restituer l’impression fugitive d’un souvenir qui a été et reparait soudain, ce souvenir inconscient de l’absence qui va venir ».

 

Aperçu biographique de Georges Aperghis

Né en 1945 d’un père sculpteur et d’une mère peintre, Georges Aperghis connaît très tôt la solitude de l’atelier, le bonheur mêlé d’angoisse du créateur. Découvrant la musique classique — peu populaire dans la Grèce des années 1950 — grâce à une émission radio hebdomadaire, il commence adolescent à dévorer les partitions avec le même appétit que les romans. Après avoir acquis un semblant de formation musicale à Athènes, il débarque à Paris, déterminé, avec l’enthousiasme propre à sa jeunesse, à embrasser la carrière de compositeur. Là, les rencontres, les lectures et les concerts (il découvre Boulez et Stockhausen) sont nombreux, mais c’est surtout la fréquentation de Iannis Xenakis, autre grec de naissance et français d’adoption, qui enrichit le jeune homme, même s’il se découvre peu d’affinités avec le formalisme de son aîné.

Au début des années 1970, Aperghis se fascine pour le théâtre — qu’il rencontre notamment en la personne de la comédienne Edith Scob, sa future femme, et d’Antoine Vitez. Cette fascination le mène au théâtre musical, dans le sillage de Kagel : c’est l’aventure de l’ATEM (Atelier Théâtre et Musique) installé en banlieue parisienne. Il quittera l’ATEM en 1997 pour se consacrer à ses propres projets, partagés entre écriture instrumentale et vocale, théâtre musical et opéra. Son approche de la composition a peu de rapport avec celle d’un musicien — ce qu’Aperghis, en partie autodidacte, reconnaît volontiers. Elle participe d’un geste artistique plus large, embrassant théâtralité et réflexion politique, exploration du langage et aspiration au burlesque… Selon lui, le travail du compositeur doit « faire musique de tout ».

 

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