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Billet de blog 29 mars 2015

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Les fantômes - Controtempo, Journal de bord – Quatrième journée

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Les fantômes sont nombreux, à Rome — voilà des millénaires qu’ils s’y accumulent. À la Villa Médicis, qu’ils envahissent volontiers (on y croise quotidiennement Debussy, Berlioz, Balthus, Grisey et bien d’autres), ils ont profité de ce quatrième concert du Festival Controtempo, porté par le Quatuor Béla et le contrebassiste Florentin Ginot, pour se manifester, avec plus ou moins de fougue et de discrétion.

© jesebbach

Première journée

Deuxième journée

Troisième journée

Cinquième journée

Dans le Mouvement de quatuor de Georges Aperghis, qui ouvre le concert, les voilà qui tous chuchotent en même temps, à tort et à travers — dans un espèce de brouhaha pianissimo et rampant. Parfois, toutes les voix se taisent, simultanément — avec un effet de surprise assuré. À l’intervention suivante, les quatre voix semblent se faire plus présentes, plus affirmées — du point de vue harmonique comme de l’articulation, on a le sentiment d’un madrigal venu de très loin. Après une nouvelle intervention, hurlante, cette fois, une forme d’organisation se fait jour au sein du quatuor — comme une floquée d’oiseau qui, d’un apparent chaos local forme un geste large et dirigé. Trouvant ainsi un ordre commun, les quatre voix se « mettent d’accord » — mais ça ne durera pas : une fois réunie, les voix fantomatiques n’auront d’autre choix que de s’évanouir.

Les fantômes ne s’en vont pas pour autant. Ils reparaissent dans Stains in the Carpet de Sebastian Rivas, sous la forme d’un matériau sonore pointilliste, voire granulaire — évocation de ces tâches perforant le tapis, de la chanson de The Cure : grains de son saturé obtenu avec un poids d’archet exagéré, fouetté d’archet dans l’air — des « bruits » boisés qui, avec quelques fulgurances fluides de l’un des membres du quintette constitue le point de départ, très alléchant, de ce qui s’avère bientôt comme l’une des partitions les plus abouties du compositeur franco-argentin. La présence de la contrebasse au cœur du Quatuor Béla, donne à l’ensemble une assise et une profondeur bienvenues. Bientôt, toutefois, le discours s’échevèle, et l’on regrette que Rivas ne se soit pas tenu à la rigueur et à la discipline du début — les fantômes se dissolvent peu à peu à mesure que le discours perd de son efficacité.

Jérôme Combier, quant à lui, annonce d’emblée la couleur dans le titre de son quatuor : Parler longuement de fantômes. Jouant de citations avec une malice mêlée de tendresse et d’érudition, il s’amuse à les détourner et à les juxtaposer sans vergogne : on entend ça et là un écho de Debussy émaillé de fausses notes à la justesse un peu « triste », un autre détimbré ou éraillé, comme un vieux phonographe usé. Parfois, la citation est entendu comme avec un effet Doppler — est-ce l’œuvre originelle qui se déplace, ou nous, public, qui l’avons doublée au cours de notre équipée ? Ecouté dans un contexte romain, son quatuor donne le sentiment d’un travail d’archéologue qui mettrait au jour dans un même endroit des ruines de différentes périodes et/ou fonctions — lesquelles se côtoieraient, parasitant de fait l’interprétation que l’on pourrait formuler pour chacune d’elles. Mais Combier parvient à dépasser son propre projet. Insensiblement, sans qu’on s’en aperçoive tout de suite, le quatuor prend son envol pour aller explorer d’autres territoires, de l’ordre de l’écoute, de l’intime. Et si une petite impression de monotonie longuette assombrit un court instant le ciel, on l’oublie bien vite lorsque l’électronique prend le relais du quatuor, pour absorber les quelques ectoplasmes errant encore dans l’espace.

Une fois n’est pas coutume, le concert se clôt sur un solo de contrebasse : la Sequenza XIVb de Lucian Berio — qui nous permet d’estimer toute l’étendue du talent de Florentin Ginot. La série des Sequenze est également pour Berio une manière de conjurer les fantômes — celui de Bach au premier chef — : il s’y confronte avec l’instrument, son passif et les innombrables couches de musiques qui se sont sédimentés, tant sur le son que sur la technique, la virtuosité et l’imaginaire de l’instrument. Une forme d’exorcisme, finalement.

Il n’est pas certain que cela suffise à chasser définitivement les fantômes romains — et tant mieux !

Aperçu du programme du concert

Comment s’emparer du quatuor à cordes ? La question se pose aujourd’hui de manière plus impérieuse encore à tous les compositeurs, confrontés qu’ils sont à ce laboratoire musical unique en son genre en même temps qu’à son histoire.

« Pour moi, le quatuor reste une énigme, avoue Georges Aperghis, qui n’en a composé que deux. Je n’ai pas encore trouvé la porte d’entrée pour véritablement pénétrer cet univers. Pourtant, il y du théâtre dans ces quatre musiciens sur scène, mais un théâtre que je ne parviens pas à apprivoiser. Peut-être parce que, quand j’écoute les classiques, ce théâtre intime est d’une telle justesse ! Je suis très intimidé par l’histoire du quatuor, et tous ses chefs-d’œuvre. »

Est-ce pour conjurer ce poids que Jérôme Combier, ancien pensionnaire de l’Académie de France – Villa Médicis, s’est mis en tête de « Parler longuement de fantômes » ? Pour sa première tentative de quatuor, c’est justement avec l’histoire de la musique qu’il dialogue, et avec les fantômes de ses aînés : « Ils sont tout autant une matière où trouver une origine, un écho anticipé, et un aveu d’impuissance. Puis-je m’y soustraire ? L’acte de création artistique ne serait alors que cette "hantologie" de la mémoire musicale. »

Ce rendez-vous quartettiste est l’occasion de réentendre le Quatuor Béla déjà invité l’an passé. Formé en 2003 par quatre amis désireux de se confronter particulièrement au quatuor contemporain, il fait preuve d’un grand volontarisme dans le domaine. Ensemble éclectique et aventureux, ce n’est pas un quatuor comme les autres : se déclarant sciemment « entre les milieux », il a travaillé avec un griot malien, des musiciens palestiniens ou des rockers.

Ils n’ont donc pas été effrayés par la référence au groupe The Cure que fait Sebastian Rivas dans son quintette avec contrebasse. C’est un couplet de leur chanson Disintegration qui a fait naitre ce quintette, autour de l’idée de perforation, lui donnant son titre au passage Stains in the Carpet. Notons au passage que Sebastian Rivas, ancien pensionnaire de la Villa, a suivi les cours de théâtre musical de Georges Aperghis.

La présence ce soir du contrebassiste Florentin Ginot nous permet d’entendre la Sequenza XIVb, transcription de la Sequenza XIV pour violoncelle, laquelle a été écrite avec et pour Rohan de Saram. D’origine sri-lankaise, le violoncelliste est aussi un virtuose du tambour Kandyan : la tentation était trop grande pour Berio d’utiliser ce talent…

Aperçu biographique de Georges Aperghis

Né en 1945 d’un père sculpteur et d’une mère peintre, Georges Aperghis connaît très tôt la solitude de l’atelier, le bonheur mêlé d’angoisse du créateur. Découvrant la musique classique — peu populaire dans la Grèce des années 1950 — grâce à une émission radio hebdomadaire, il commence adolescent à dévorer les partitions avec le même appétit que les romans. Après avoir acquis un semblant de formation musicale à Athènes, il débarque à Paris, déterminé, avec l’enthousiasme propre à sa jeunesse, à embrasser la carrière de compositeur. Là, les rencontres, les lectures et les concerts (il découvre Boulez et Stockhausen) sont nombreux, mais c’est surtout la fréquentation de Iannis Xenakis, autre grec de naissance et français d’adoption, qui enrichit le jeune homme, même s’il se découvre peu d’affinités avec le formalisme de son aîné.

Au début des années 1970, Aperghis se fascine pour le théâtre — qu’il rencontre notamment en la personne de la comédienne Edith Scob, sa future femme, et d’Antoine Vitez. Cette fascination le mène au théâtre musical, dans le sillage de Kagel : c’est l’aventure de l’ATEM (Atelier Théâtre et Musique) installé en banlieue parisienne. Il quittera l’ATEM en 1997 pour se consacrer à ses propres projets, partagés entre écriture instrumentale et vocale, théâtre musical et opéra. Son approche de la composition a peu de rapport avec celle d’un musicien — ce qu’Aperghis, en partie autodidacte, reconnaît volontiers. Elle participe d’un geste artistique plus large, embrassant théâtralité et réflexion politique, exploration du langage et aspiration au burlesque… Selon lui, le travail du compositeur doit « faire musique de tout ».

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