Le vol de la Colombie

Le nouveau roman de Vasquez ou la Colombie flouée par Conrad

 

Juan Gabriel Vasquez, né à Bogota en 1973, est un écrivain colombien majeur, son premier roman, édité en 2008 par Actes Sud, a rencontré un grand et mérité succès mondial. Vasquez est aussi un grand lecteur, aspect de sa personnalité qui s’exprime dans divers suppléments littéraires en langue espagnole. Il vit actuellement à Barcelone, après être passé comme étudiant par la Sorbonne parisienne. Histoire secrète du Costaguana a obtenu le prix Qwerty du meilleur roman en langue espagnole et le Prix Fundacion Libros y Letras de la meilleure œuvre de fiction. Et, de fait, ce roman est un grand livre.Le protagoniste de ce roman, José Altamirano, donne une confession, adressée à sa fille, qu’il a quitté discrètement un matin, essayant d’attirer son attention, de la réveiller, sans succès, prenant alors le chemin de Londres sans la prévenir. Elle a dix-sept ans. Des soldats sont encore stationnés dans une petite ville abandonnée, ville née et morte du projet de Canal de Panama, ville morte et fantôme où le narrateur habite, seul, avec sa fille depuis la mort de Charlotte, mère et concubine, tuée par la balle d’un soldat. Altamirano confesse donc sa « faute », sa « responsabilité » dans les événements tragiques qui ont conduit à l’indépendance de l’Etat de Panama, séparé de la Colombie par la faute du principal personnage de ce roman très maîtrisé, le Canal. D’emblée, l’ambiance de ce roman, servi par un style exceptionnel, une qualité rare de l’art narratif, entraîne le lecteur amoureux des lettres d’Amérique Latine sur les traces de Garcia Marquez ou Cortazar, de Borgès ; de Vargas Llosa, celui de La Guerre de la fin du monde. Il y a, dans cette Histoire secrète du Costaguana, le même souffle épique que dans nombre de romans des auteurs cités, à la différence que le roman de Vasquez est formellement plus court. Et cette relative brièveté est une de ses qualités : le rythme imprimé par Vasquez à l’histoire contée est inséparable de la forme de cette histoire. Le narrateur raconte vite, pressé d’en finir, comme quelqu’un qui, coupable, passerait aux aveux. Pour survivre. Vasquez refuse la notion d’identité latino-américaine, c’est entendu ; pourtant, le lecteur français ne pourra manquer d’inscrire son écriture dans un paysage.

Sous le substrat dramatique de l’histoire racontée, histoire qui est aussi celle de la Colombie et du Canal de Panama, Vasquez donne un roman qui est aussi une sorte de farce, épique et burlesque en même temps. Son narrateur repart aux origines, les siennes, celles de son rapport à une Colombie en laquelle il ne se reconnaît pas, tandis que sa fille est profondément identifiée à cette terre. Il expose l’histoire de son père, de sa mère, un père journaliste et impliqué dans le scandale de l’entreprise du canal, comme l’était ce père impliqué dans la seconde guerre mondiale de son premier roman ; il y a des pages sensationnelles sur la manière dont se construit et échoue ce canal, sur la corruption, et à travers ces pages concernant le passé, des mots très durs sur les entreprises d’un capitalisme usant de propagande, achetant les journalistes, mentant sous couvert de « progrès » afin de capitaliser. Des pages superbes sur le rapport entre la Franc-Maçonnerie, celle de son père, et l’Eglise Catholique, celle de prêtres fort bien campés, pages très drôles. José se trouve plongé, à son corps défendant, dans l’histoire collective de son pays, entre paludisme et révolutions, guerres perpétuelles et influence des Etats-Unis. Il fuit. On trouve Joseph Conrad en filigrane des deux premières parties du roman, un Conrad dont Vasquez conte les errements, un Conrad qui en prend pour son grade, que l’écrivain montre en complexité, homme peu simple, arriviste, prêt à tout. Un Conrad qui semble ensuite, dans la dernière partie, devenir une métaphore de l’occident quand il vampirise l’histoire de José Altamirano, au cours d’une nuit de discussion, à Londres, pour faire de l’histoire du narrateur celle de son roman, Nostromo. C’est ici que quelque chose de profondément latino-américain apparaît : Vasquez donne l’autobiographie fictive d’un pays, la Colombie, par-dessus l’histoire romanesque écrite par Conrad. Il s’interroge alors sur le sens même de la fiction, celle d’un Conrad inventant un pays jusqu’à construire son invention en tant que mythe. Et c’est tout le regard porté par les occidentaux qui s’écroule alors, regard qui permet de se raconter l’histoire de l’autre sans tenir compte un instant de la nature profonde de cet autre. Vasquez écrit sur la trahison. Celle ressentie par José, celle produite par la mystification de l’histoire. Ainsi, son Histoire secrète du Costaguana devient le roman d’une réalité historique face au romanesque conradien, du coup considéré comme l’histoire réelle, mais fausse, de la Colombie. Retournement du gant. Ce n’est pas pour rien que le roman propose cette phrase attribuée à Robespierre : « L’histoire est un roman ». Par ce roman de la Colombie, Vasquez se dresse devant le roman de la Colombie. Ce n’est pas pour rien que la confession envers sa fille est aussi confession devant des « jurés ». Nous, les lecteurs.

Juan Gabriel Vasquez, Histoire secrète du Costaguana,Seuil, traduit par Isabelle Gugnon (Colombie), 2010, 310 pages

Matthieu Baumier

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