Mistral gagnant

Le phénomène Plus belle la vie bat des records d’audience (entre cinq et six millions de téléspectateurs quotidiens) et de longévité. La série a dépassé les 1 000 épisodes, score jamais atteint en France pour une production télévisuelle récurrente. Elle représente, dans le quartier fictif Le Mistral,

Le phénomène Plus belle la vie bat des records d’audience (entre cinq et six millions de téléspectateurs quotidiens) et de longévité. La série a dépassé les 1 000 épisodes, score jamais atteint en France pour une production télévisuelle récurrente. Elle représente, dans le quartier fictif Le Mistral, des personnages qui le sont tout autant mais dont les tracas sont ceux de la vie courante, ceux des spectateurs. Ici, il n’est pas question de normaliser des relations, de projeter une société idéale ni de jouer les Cassandre : Plus belle la vie plaît parce qu’elle réactive le processus d’identification, un des universaux des rapports à la culture.

Une réussite collective

Les débuts de la série n’ont certes pas été très florissants. Mais la société de production Telfrance n’en était pas à son coup d’essai. En 1997, elle créait PJ, renouvelant l’écriture des fictions télévisuelles. Nouveaux formats, ancrage plus social, mini-comédies à l’intérieur du sujet principal, ouverture sur plusieurs genres (PJ a un contexte policier, comme son nom l’indique mais PBLV s’appuie plus largement sur le polar, la comédie, le teen-movie, le mélo, le paranormal…), résumé en début d’épisode et cliffhanger pour embrayer sur le suivant. Le flair, importé des USA, est de coller à l’actualité, aux marronniers que sont Noël, le bac, le Téléthon… Le coup de génie, avec PBLV, est d’ouvrir le plus largement possible le potentiel de public. Là où les Américains ciblent et visent des catégories précises de téléspectateurs, PBLV ratisse. Des enfants au quatrième âge, tout le monde peut être concerné. La spécialisation, par contre, se fait sur les importants produits dérivés qui ne sont pas à négliger, à l’heure où l’argent public coûte de plus en plus cher.

Comme toute entreprise à fort développement, l’organisation est des plus rigoureuses : le scénario hebdomadaire est confié à une équipe divisée en ateliers d’écriture. Le premier se charge de l’histoire principale qui sera répartie sur les cinq épisodes hebdomadaires ; le second se focalise sur tel personnage mis en valeur ; le troisième anime la vie de quartier avec d’autres micro-événements. L’équipe de dialoguistes prend ensuite le relai, trouve un langage qui fasse vrai. Tout cela n’est pas nouveau : les feuilletonistes du XIXe siècle ne pratiquaient pas autrement – la Fabrique de romans, pamphlet de Mirecourt en 1845 accusantAlexandre Dumas de plagiat, de pillage même, en est un bel exemple. La réalité est plus nuancée : Dumas travaillait les idées en équipe mais réécrivait les premiers jets en solo. Ici, nous avons un directeur d’écriture et un auteur en permanence sur le plateau de tournage.

Les ateliers de Plus belle la vie fabriquent le nerf du récit et témoignent d’un engouement nouveau pour le romanesque et les rebondissements. Les thèmes sont pris sur le réel – crise du logement, homosexualité, racisme, toxicomanie… - mais leur déroulé relève à peine du vraisemblable. Les scènes d’hypnose, les rêves de Charlotte ou les résurrections des personnages disparus ne sont pas faits pour être crédibles. Ils participent du phantasme fédérateur de la série : élargir les horizons du réel par la fiction, stimuler l’imaginaire. A voir les innombrables sites, blogs et forums sur internet, outre les déclarations d’amour en guise d’éloge, on trouve bien des débats sur l’avenir des personnages. Cette émulation ne peut qu’alimenter les auteurs – et aussi stimuler la concurrence. France 2 s’est cassé les dents sur sa quotidienne Cinq sœurs ; TF1 diffuse Seconde Chance depuis le 29 septembre une série de 180 épisodes, dans l’univers de la pub, loin des classes moyennes et de la vie de quartier de PBLV.

Indice de second plan : et la culture, peuchère ?

L’autre force, assez difficile à concurrencer par contre, est bien celle de l’ancrage sur un territoire. PBLV n’est pas qu’une série télévisée, ni même qu’une vitrine de Marseille. Si elle s’inscrit dans le quotidien et qu’elle oppose la réalité de la fiction à celle de l’actualité des journaux télévisés, elle ne se détache pas pour autant complètement du réel. Le spectateur de septembre 2008 peut voir, selon les plans de coupe et les cadrages, une discrète mais présente affiche sur les vitrines des boutiques du quartier. On lit : « Marseille 2013 ». L’actualité de PBLV est aussi l’avenir de Marseille. La ville s’est en effet portée candidate pour devenir ce que fut Lille en 2004 : capitale européenne de la culture. Face à elle, Lyon, Toulouse et Bordeaux. Le 16 septembre, Christine Albanel, ministre de la culture, a entériné le choix du jury présidé par l’Anglais Robert Scott : Marseille est donc élue. On ne sait pas si la ministre et le président du jury sont des fans de la série. Pourtant, les deux projets ont le même âge : le conseil municipal de la ville de Marseille a adopté le principe d’une candidature le 29 mars 2004 – et le premier épisode de PBLV a été diffusé le 31 août, après plusieurs mois de gestation.

On sait qu’une création retisse avec le réel ce qui l’arrange. Le moindre petit détail doit être justifiable, que ce soit un motif historique, sociologique, culturel, sportif… Il est donc normal que, dans l’hôtel de ville de la série, on puisse trouver le portrait du président de la République : impossible de parler là de propagande. Par contre, afficher « Marseille 2013 » est un acte militant, un soutien à l’association Marseille-Provence 2013 qui a pour objet la « construction de la fraternité et de la paix ». Pour autant, France 3 ne fait pas partie des membres de Marseille-Provence 2013. Il serait alors intéressant de voir quelle culture partagent ces deux agitateurs provençaux. PBLV a d’ores et déjà un impact économique local important – chaque saison, ce sont 23 millions d’euros qui sont investis. Marseille, capitale européenne de la culture, devrait aussi doper le développement de la culture. Reste à savoir laquelle, pour que PBLV ne soit pas qu’une vitrine, en 2013, lorsqu’elle aura franchi son deux millième épisode.

 

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