Du commerce de la critique

L’une des leçons du Code du littérateur et du journaliste (Horace-Napoléon Raisson, 1829 - Rééd. Editions du Sagittaire, 2009) est qu’il faut savoir donner le change. Rien ne permet de croire qu’on peut, grâce à lui, faire œuvre de littérature – mais qu’on peut avec pas grand chose faire le littérateur, l’homme de lettres. Dix ans après ce manuel, Sainte-Beuve publie dans la Revue des Deux Mondes un article d’un genre qu’il ne pratique qu’avec parcimonie : un billet d’humeur, sous le titre La Littérature industrielle. Entre 1829 et 1839, le monde de l’édition a considérablement évolué. On s’alarme, Sainte-Beuve compris, sur la crise que connaissent les librairies. Des habitudes ont été prises : le livre s’est installé dans l’économie en tant qu’objet industriel. Le commerce l’emporte sur la littérature.L’alerte que donne à lire Sainte-Beuve n’a rien d’un pamphlet réactionnaire. Le critique ne joue pas les Cassandre non plus et ne cherche pas la publicité. Sa crainte est publiée quinze jours après la parution d’une lettre de la jeune Société des Gens de Lettres plaidant pour une reconnaissance économique des écrivains. La lettre ne convainc pas Sainte-Beuve. Il préfère poser autrement le problème, qui est induit par la modernité : quid de la littérature et de ses lecteurs, quand l’écrivain devient un homme d’affaire comme les autres et que la littérature n’est plus qu’un alibi commercial ? Sainte-Beuve n’a pas grand chose à opposer. Son naturel moraliste n’aura pas grand écho dans l’agitation environnante.Le développement de l’industrie du livre repose sur le primat de la publicité qui brouille les pistes : comme toutes sortes de titres sortent des imprimeries, toutes sortes d’auteurs naissent et disparaissent. « Avec nos mœurs électorales, industrielles, tout le monde, une fois au moins dans sa vie, aura eu sa page, son discours, son prospectus, son toast, sera auteur. » Le rôle du critique perd toute sa pertinence : puisque tout le monde peut être auteur, tout le monde peut être critique. Pire encore, les critiques eux-mêmes sont invités à se taire puisque les journaux qui les emploient vivent des subsides des annonces payantes – la réclame, donc. « La littérature industrielle est arrivée à supprimer la critique et à occuper la place à peu près sans contradiction et comme si elle existait seule. » L’inquiétude de Sainte-Beuve va au-delà de la revendication corporatiste : taire la critique revient à censurer la pensée, au profit de l’argent. Un sens sûr, sans censure.

 

Sainte-Beuve est presque désarmant. Il rappelle combien la littérature se doit d’être désintéressée, même si pour cela il doit se placer sous l’égide d’un Boileau, d’un Bossuet, d’un Fénelon… La littérature est une question d’idéal. Derrière la question de l’argent, se trouve immanquablement celle du pouvoir : l’écrivain des années 1830 a des aspirations politiques et ne se contente plus d’une chronique, d’une « tribune philosophique et littéraire, en continuant, par quelques-unes de leurs plumes, d’y pratiquer leur mission de critique élevée et vigilante. ».La Révolution de Juillet a conforté la gouvernance par l’argent. Elle a donné du crédit à tous les excès. Dans cette même logique, l’édition a pillé les contenus au profit de tirages démesurés et de contrefaçons : elle « se fonde avant tout sur le débit de volumes gros de matière et à bon marché ». Qu’importe la lettre tant qu’on a le chiffre d’affaire. On reste ici dans un débat, certes à moindre échelle, que le XXIe siècle à peine sorti des brumes de l’aube ne parvient pas à résoudre : faute d’excédents, le système est excédé, exténué.L’alerte de Sainte-Beuve est épidermique. Elle touche à l’essentiel. « Que l’excès puisse servir d’accès à la vérité, cela il ne peut l’entendre (…). Car la vérité est dans l’accord, l’équilibre, le coteau modéré. »[1] L’excès aveugle, joue sur les contrastes, les sommets et les profondeurs ; l’impatience élude ; la volonté de puissance égare. Et précisément, quand Sainte-Beuve s'alarme, le tout nouveau président de la SGDL s'appelle Balzac, l'homme pour qui écrire, c'est éteindre la dette, comme le dit Barthes. Le loup dans la bergerie.

 

De fait, Balzac accompagne le mouvement impulsé par la presse quotidienne, dont Sainte-Beuve dresse un portrait sans concession : « L’état actuel de la presse quotidienne, en ce qui concerne la littérature, est, pour trancher le mot, désastreux. Aucune idée morale n’étant en balance, il est arrivé qu’une suite de circonstances matérielles a graduellement altéré la pensée et en a dénaturé l’expression. » A cause d’une loi qui « en rendant à certains égards les publications quotidiennes ou périodiques plus accessibles à tous, les greva de certaines conditions pécuniaires comme contrepoids ». Et de fait, le niveau s’en ressent : « De nos jours le bas-fond remonte sans cesse, et devient vite le niveau commun, le reste s’écroulant ou s’abaissant. »

Sainte-Beuve met en garde contre la contagion d’un esprit boutiquier. La contagion a déjà gagné, gangréné peut-être, le style des auteurs avec le genre du feuilleton, ce style « étiré » à « deux francs la ligne ou le vers » si on est un écrivain de renom : « Une terrible émulation et comme un concours furieux s’était engagé dans ces dernières années entre les hommes les plus vigoureux de cette littérature active, dévorante, inflammatoire. Le mode de publication en feuilletons, qui obligeait, à chaque nouveau chapitre, de frapper un grand coup sur le lecteur, avait poussé les effets et les tons du roman à un diapason extrême, désespérant, et plus longtemps soutenable. Remettons-nous un peu. »[2]

Les recettes sont bien vieilles, mais les serveuses toujours avenantes. On ne se remet pas vraiment d'une problématique apparemment insoluble : la liberté de penser est-elle soluble dans l'économie ? ou l'inverse, d'ailleurs. Il est visiblement plus simple, plus moral ou réaliste, plus prudent ou pragmatique de sacrifier l'information et la culture pour préserver le capital, cette rare vue de l'esprit qui a pris corps au point de devenir un bel exemple de langage universel. "Remettons-nous un peu", dit Sainte-Beuve. Un peu au travail peut-être, ou à la rêverie.

[1] CREPU, Michel, Sainte-Beuve, portrait d’un sceptique, Perrin, coll. Portraits d’Histoire, 2001, p. 38.

 

[2] SAINTE-BEUVE, en 1850.

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