Qu'est-ce que la décroissance ?

Serge Latouche - La Décroissance © planetendanger

Serge Latouche parle de la décroissance.

 

 

Quelques extraits du livre de Jean-Pierre Tertrais : Du développement à la Décroissance, De la nécessité de sortir de l’impasse suicidaire du capitalisme, Editions du Monde Libertaire, Paris, 2004.

La création du sous-développement

 

Puisqu’il n’y a qu’une voie unique de développement, puisque l’évolution humaine est « unilinéaire », nous sommes, nous Occidentaux, en avance ; le Tiers monde est loin derrière. La différence est dévalorisée et assimilée à un retard. C’est la barbarie contre la civilisation ; l’irrationnel contre le rationnel ; le paresseux contre le travailleur… La grande majorité des économistes adoptera cette conception. Rostow, dans « Les étapes de la croissance économiques », écrit : « Le sous-développement est une étape naturelle, nécessaire et antérieure de la croissance économique ». C’est aussi ce que l’on enseigne à tous les élèves depuis plusieurs générations, influençant (manipulant ?) durablement l’opinion publique.

Fort de sa « supériorité » morale, l’Occident (et plus particulièrement les Etats-Unis) va s’employer à favoriser le « rattrapage » des pays « arriérés », c’est-à-dire à créer les conditions de l’industrialisation en détruisant les forces jugées « rétrogrades » : structures familiales et démographiques, modes de vie, de consommation, de transmission du savoir, équilibres écologiques. C’est-à-dire des cultures originales qui ne demandaient qu’à se maintenir, ou à choisir elles-mêmes d’autres voies.

La religion de la croissance

 

Ce sous-développement créé de toutes pièces ne peut se comprendre que parce que s’élaborent les outils redoutables de la consommation de masse. Le taylorisme et le fordisme vont sans cesse se perfectionner pour assurer la production de masse. Le bonheur est désormais assimilé à la consommation. « Plus » signifie nécessairement « Mieux ». Seule la croissance peut faire croire à l’imminence d’une vie meilleure.

Il ne s’agit pas de nier tout progrès économique : la Terre ne nous fournit quasiment aucun produit directement utilisable, et l’activité économique, dont la finalité est de tendre à la satisfaction des besoins, permet de lutter contre cette rareté. Mais, en sachant que la notion de besoin est en elle-même relative, subjective, il s’agit de dénoncer la dérive d’un système économique qui ne vise plus à satisfaire des besoins, mais à les multiplier pour augmenter les profits, d’un système servi par des organisations technocratiques qui planifient le destin collectif de populations entières, parce que les biens deviennent instruments de domination, d’exploitation.

C’est la convergence de plusieurs facteurs qui va permettre l’avènement de cette « société de consommation » :

→ La diminution de la durée légale du travail ouvre l’ère des loisirs, des week-ends, des vacances, du tourisme.

→ L’augmentation du pouvoir d’achat offre l’accès à des biens durables : automobiles, appareils électroménagers, appareils de communication…

→ La publicité incite au renouvellement des modèles : le marketing, science de la manipulation, se fixe comme but la « soumission librement consentie ». Le consommateur, insignifiant en tant qu’individu, représente un levier considérable en tant que masse.

→ Le crédit à la consommation achève de favoriser une demande en expansion continue (on sait qu’en dissociant paiement et acte d’achat, il multipliera les tentations et favorisera le surendettement, et parfois la ruine, des personnes et ménages à faibles revenus).

Les chiffres confirment cette envolée. Si l’on établit le taux de croissance moyen annuel pour seize pays industrialisés (Etats-Unis, Canada, Australie, Japon, et douze pays d’Europe occidentale), on obtient un PIB par tête de 1,4 pour la période 1870-1913, de 1,2 pour 1913-1950… et de 3,8 pour 1950-1973.

Cette course folle qui s’amorçait est parfaitement illustrée par les propos de Victor Lebow, spécialiste américain du marketing, qui écrivait dans le « Retailing Journal » : « Notre économie remarquablement productive veut que nous fassions de la consommation notre mode de vie, que nous transformions l’achat et l’utilisation de biens et services en rituels, que nous fondions notre spiritualité et notre égocentricité sur la consommation… Il nous faut consommer, user, remplacer et rejeter à un rythme toujours croissant. ». Censé favoriser la prospérité au Nord comme au Sud, le développement, véritable mythe occidental, s’identifie à une extension planétaire du marché. Il servira de justification à la croissance économique.

 

Le calcul du PIB

Le calcul du P.I.B. (Produit Intérieur Brut) va symboliser cette production, en comptabilisant les flux monétaires entre agents (Etat, entreprises, ménages, banques…). Cette comptabilité sera désormais utilisée comme véritable indicateur de l’économie d’un pays, comme mesure du bien-être d’une nation.

Or, cette comptabilité est faussée pour au moins trois raisons.

Les ressources naturelles, environnementales ne sont pas incluses dans les comptes du patrimoine. Les comptes nationaux n’enregistrent pas la dépréciation du capital naturel (stock d’eau, d’air, d’espaces naturels…) ;

On ne mesure que ce qui se paye sur le marché : ainsi les femmes (ou les hommes) au foyer, les bricoleurs, les bénévoles assurent une production qui n’est pas prise en compte [A REFORMULER CAR ERRONE POUR BENEVOLAT : production non marchande comptabilisée avec coûts de production]

En revanche, les nuisances, certaines activités néfastes (pollutions, accidents…) sont incluses dans le P.I.B., comme n’importe quelle activité économique productive, au lieu d’être déduite puisque leur contribution au bien-être général est négative. A la limite, plus une population voit sa santé se dégrader, plus l’indicateur de bien-être se renforce !!! Comme le dit J.-F. Galbraith : « Lorsque le dernier homme dans le dernier embouteillage respirera la dernière fumée de plomb, sans doute sera-t-il ravi de savoir que le P.N.B. s’est accru d’une dernière unité. »

D

La nature même de la concurrence capitaliste oblige à grossir… ou à disparaître. [Précision pour causes des fusions acquisitions]

 

Le système capitaliste

D’abord, le système capitaliste, en tant que système, a évidemment intérêt à se perpétuer : il devrait donc préserver l’environnement dont il puise ses ressources. Mais individuellement, chaque entreprise a aussi pour objectif sa propre survie. Le principe même de la concurrence capitaliste fait que seuls les plus « forts » vont survivre. Or les plus « forts » sont ceux qui peuvent pratiquer les prix les plus bas. Et l’un des moyens les plus efficaces pour abaisser les coûts de production, c’est de bénéficier d’économies d’échelles, c’est-à-dire de produire en très grandes séries, donc d’augmenter sans cesse les volumes de production. L’entreprise qui prendrait le risque de réduire sa production courrait à sa perte (…).

Le deuxième argument se fonde sur les inégalités sociales. Puisqu’il ne peut partager les richesses créées (il les concentre même de plus en plus à tel point que les inégalités n’ont jamais été aussi fortes qu’aujourd’hui – [A CORRIGER : PRECISER DEPUIS LES ANNEES 60]), le capitalisme est contraint d’augmenter sans cesse les volumes de production pour empêcher la révolte des plus démunis. La fonction idéologique de la croissance est en effet de faire croire à la réduction des inégalités : plus la taille du « gâteau » (le PNB) augmente, plus les miettes semblent importantes.

 

Consommation, perte de liberté, et participation inconsciente des classes dominées au maintien des classes dominantes (se rapproche de l’analyse de Bourdieu)

 

C’est peut-être Herbert Marcuse qui analyse avec le plus de perspicacité les « libertés factices », l’aliénation croissante des travailleurs compensée par l’élévation du niveau de vie, la manipulation des besoins dans une société où le fric est roi… et où le flic est roi : « C’est caractéristique de la société industrielle avancée, la façon dont elle étouffe ces besoins qui demandent libération – y compris le besoin de se libérer de ce qui est supportable, avantageux, et confortable – et en même temps soutient et justifie la puissance de destruction et la fonction répressive de la société d’abondance. Les contrôles sociaux y font naître le besoin irrésistible de produire et consommer le superflu, le besoin d’un travail abrutissant qui n’est plus vraiment nécessaire, le besoin de formes de loisir qui flattent et prolongent cet abrutissement, le besoin de maintenir des libertés décevantes telles que la liberté de concurrence de prix préalablement arrangés, la liberté d’une presse qui se censure elle-même, la liberté enfin de choisir entre des marques et des gadgets (…).

Si l’ouvrier et le patron regardent le même programme de télévision, si la secrétaire s’habille aussi bien que la fille de son employeur, si le Noir possède une Cadillac, s’ils lisent tous le même journal, cette assimilation n’indique pas la disparition des classes. Elle indique au contraire à quel point les classes dominées participent aux besoins et aux satisfactions qui garantissent le maintien des classes dirigeantes. » (« L’Homme unidimensionnel », Editions de Minuit, 1968).

 

Concept de développement durable

 

Le « développement durable » se résume donc à une acceptation des règles de l’Organisation Mondiale du Commerce, à la perspective, pour quelques centaines d’entreprises de grande taille, de privatiser un peu plus des domaines vitaux comme l’eau, l’alimentation, la santé, services autrefois gratuits ou presque, et qui vont devenir de plus en plus chers. Même si certains projets peuvent être judicieux pour la défense de l’environnement, l’essentiel est qu’ils ne puissent être mis en œuvre par les populations elles-mêmes, mais toujours par le biais incontournable des multinationales. De plus en plus, les pays pauvres dépendent des multinationales dans l’élaboration de leurs objectifs économiques, environnementaux ou sociaux.

 

La sphère économique dépendante de la biosphère

 

[…] Ce processus économique est pensé comme un processus isolée et indépendant. La dégradation de l’environnement, l’épuisement des ressources naturelles (mais aussi les nombreux dysfonctionnements sociaux) mettent en évidence que la reproduction de la sphère économique ne peut plus être pensée indépendamment du milieu qui la porte, la biosphère.

Aucun système économique ne peut survivre sans un apport continu d’énergie et de matière. Il s’agit de deux logiques qui s’affrontent, celle de l’économique et celle du vivant : alors que la nature maximise les stocks (la biomasse) à partir d’un flux donné (le rayonnement solaire), l’économie maximise les flux marchands en puisant des stocks naturels.

Rapport du Club de Rome : « En se soumettant sans condition à l’objectif de l’expansion, la société dans laquelle nous vivons se condamne elle-même ». « Créer une société viable à long terme, et qui assure à chacun le plus de satisfactions possibles. Par définition, une telle société ne peut se fonder que sur la stabilité, non sur l’expansion ».

La « société de décroissance »

 

Dans un article du « Monde diplomatique » (novembre 2003), Serge Latouche écrit : « De même qu’il n’t a rien de pire qu’une société du travail sans travail, il n’y a rien de pire qu’une société de croissance sans croissance. C’est ce qui condamne la gauche institutionnelle, faut d’oser la décolonisation de l’imaginaire, au social-libéralisme. La décroissance n’est donc envisageable que dans une « société de décroissance » dont il convient de préciser les contours. (…) On voit tout de suite quelles sont les valeurs qu’il faut mettre en avant et qui devraient prendre le dessus par rapport aux valeurs dominantes actuelles. L’altruisme devrait prendre le pas sur l’égoïsme, la coopération sur la compétition effrénée, le plaisir du loisir sur l’obsession du travail, l’importance de la vie sociale sur la consommation illimitée, le goût de la belle ouvrage sur l’efficience productiviste, le raisonnable sur le rationnel (…). Vaste et utopique programme, dira-t-on ? La transition est-elle possible sans révolution violente, ou, plus exactement, la révolution mentale nécessaire peut-elle se faire sans violence sociale ? (…) Toutefois, si le marché et le profit peuvent persister comme incitateurs, ils ne peuvent plus être les fondements du système. »

Décroissance matérielle / croissance relationnelle

 

La ruse majeure du capitalisme fut d’interpréter la pauvreté comme un manque de pouvoir d’achat, lequel devait être éliminé… par la croissance économique. D’où le cycle infernal des besoins jamais satisfaits, la civilisation du « prêt-à-jeter ». Une armée de spécialistes du marketing s’est employée à vendre de plus en plus d’objets inutiles à qui n’en avait pas besoin : jusqu’à faire craquer un Eskimo devant un frigo ! Le résultat, c’est un consommateur modelé par un système qui a fait de l’accumulation matérielle une fin en soi, et qui s’acharne à entretenir la confusion des valeurs : la possession au lieu de l’être, le paraître contre l’authenticité, la quantité au détriment de la qualité, l’acte consommatoire aux dépens de l’activité créatrice. Un consommateur-spectateur qui délègue la gestion de sa vie à autrui, et qui s’estime bien informé parce qu’il dispose de quarante chaînes de télévision !

Vivre simplement, c’est refuser de succomber aux signes extérieurs de richesse ou de prestige ; c’est diminuer certaines formes de consommation. C’est vivre mieux avec moins. (…) Mais c’est aussi beaucoup plus, et sans pour autant sombrer dans l’ascétisme ! Car cette boulimie ne trouve-t-elle pas ses racines dans une insécurité intérieure, le mal-être, l’insatisfaction, le manque affectif engendrés précisément par cette société dite d’abondance ? (…)

Dans un monde où 20% de la population consomme 80% des ressources planétaires, vivre simplement, c’est permettre à d’autres… de simplement vivre. La décroissance matérielle s’accompagnera d’une croissance relationnelle, d’une élévation de l’homme.


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