Jour 2: «Je sais bien que j’ai la vidéo contre moi !»

Nathalie Quintane raconte le second jour d'audience du procès de la voiture de police brûlée quai de Valmy.

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Le 19 septembre, s’est ouvert au tribunal de grande instance de Paris le procès de l’affaire de la voiture de police brûlée sur le quai de Valmy.
Les enjeux politiques, judiciaires et policiers de ce procès sont nombreux et exacerbés. Quelle est la légitimité de la colère face à la violence policière et institutionnelle ? Le témoignage anonyme d’un policier du renseignement est-il suffisant pour condamner des jeunes militants à des mois d’incarcération ? Une cour peut-elle juger un mouvement en y prélevant une poignée d’individus ? La justice n’est-elle que la chambre d’enregistrement rituel et officiel des pratiques de contrôle et de correction de l’institution policière ?

Gageons qu’il ne manquera pas de chroniqueurs judiciaires pour suivre les débats et ne pas répondre à ces questions. C’est pour cette raison que lundimatin a choisi de couvrir ce procès d’une manière inédite. Quatre écrivains reconnus chacun dans des domaines très distincts de la littérature se relaient dans la salle d’audience afin de raconter ce qu’ils y ont vu et entendu. Frédéric Lordon, Nathalie Quintane, Alain Damasio et Serge Quadruppani nous font l’honneur de leurs compte-rendus qui sont publiés quotidiennement dans nos pages ainsi que sur Mediapart.

Cette seconde journée nous est racontée par Nathalie Quintane.

 

Jour 2: « Je sais bien que j’ai la vidéo contre moi ! »
Par Nathalie Quintane

 

Deuxième jour d’audience, c’est-à-dire premier, puisque le premier jour a été annulé pour cause de taille de salle. La salle de la XVIe (chambre correctionnelle) est, paraît-il, un petit peu moins petite que celle de la XIVe (une quarantaine de places pour le public). On se tasse devant les barrières Vauban. On attend les prévenus, les avocats, dans l’ordre. Au-dessus de moi (il me dépasse de trois têtes), un monsieur assez âgé mais très droit, avec un Lacoste au liseré bleu-blanc-rouge, ne cache pas son énervement. Il est un peu seul, entouré par des dames et des jeunes gens qui ne portent pas le même genre de vêtements que lui (dans ce procès, l’habit est une question capitale). On s’agite — il paraît que les prévenus sont bloqués à l’entrée du Palais de justice. On imagine la conversation :
— Mais laissez-moi passer ! Puisque je vous dis et que je vous répète que c’est mon procès !
— Pas question jeune homme ! Ordre de ne laisser rentrer personne qui vous ressemble !
— Mais c’est justement parce que je me ressemble que je dois passer !
(etc.)
Pendant ce temps-là, une dizaine de membres du syndicat Alliance nous grille en s’engouffrant dans la salle d’audience à la queue-leu-leu derrière la Presse. Inquiétude, puis colère : combien de places restera-t-il si Alliance en prend la moitié ?
— Sortez-les ! Sortez-les !
hurle la foule.
Enfin, on entre.

Début de l’audience. Quelques questions, états du Droit et jurisprudences, qui ont l’air de mises en bouche, n’en sont pas, mais feront plouf par rapport au gros de la journée, qui va porter sur la question des images (j’annonce ici la couleur, vu que l’après-midi fut essentiellement une longue projo commentée). L’un des avocats soulève le problème de l’inégalité de traitement judiciaire entre les personnes inculpées pour violence commises sur PDAP (Personne Dépositaire de l’Autorité Publique) et les PDAP inculpées de violence, rappelant l’affaire du lycéen frappé au visage par un CRS. Il s’agit en quelque sorte d’un dossier-miroir, explique-t-il, or, à l’époque, la demande de constitution de partie civile par une association de parents d’élèves et la Ligue des Droits de l’Homme avait été rejetée, alors que cette même demande a été acceptée concernant le syndicat de policiers Alliance. L’avocate d’Alliance répond alors que la constitution de partie civile se justifie car l’intérêt collectif de la profession est atteint. Elle fait état d’une jurisprudence, liée à une histoire de séquestration de cadres et de rancune contre les cadres précisément parce qu’ils étaient cadres. Mais le lycéen n’a-t-il pas été frappé précisément parce qu’il était lycéen ? Et les professions qui manifestent précisément parce qu’elles manifestent ? Le trouble autour de la qualification des manifestants — « les manifestants, je veux dire, les casseurs », dira le procureur ; les « manifestants-casseurs », a dit un témoin — n’a fait que renforcer le sentiment que sous la compréhension purement intellectuelle et l’acceptation machinale qu’en démocratie, on a le droit de manifester, puisque c’est dans la Constitution, sous ce vernis-là, il y a la vérité profonde d’une incompréhension radicale formulée simplement : mais pourquoi vous manifestez ? C’est la question du Président du Tribunal, puis du procureur, qui ne comprennent pas (ou feignent de ne pas comprendre, mais c’est la même chose) qu’on puisse retourner manifester quand on ne supporte pas les lacrymos,
— Ça ne vous gène pas de revenir ?
dira le Président, et
— Mais pourquoi vous y allez ?
dira le proc.
car pour eux, sans doute, les raisons de manifester sont suffisamment légères pour qu’on rentre chez soi quand ce n’est pas une balade. C’est d’ailleurs là que le récit d’un des prévenus, l’un des plus impliqués, logiquement se loge. Il raconte que fin mars 2016, il est sorti pour la première fois de sa vie en manifestation « pour faire marcher sa mère », qui avait eu un AVC. La manif-balade se change rapidement en manif gazage-matraquage, et là, comme on dit : révélation. Alors c’est ça, la police, en France ? Suivie d’une deuxième révélation, quand il est arrêté puis incarcéré : alors c’est ça, la prison, en France ? Le creux (voire le vide) politique a tôt fait de se remplir quand l’informaticien quadragénaire, soucieux de vérifier lors d’une deuxième manifestation qu’il ne s’est pas trompé de révélation, constate que ça recommence : « une fois de plus, je me fais gazer ! ». Sa version du duel (avec le policier sorti de sa voiture, qui lui fait face, et qu’il vise avec ce qui tour à tour et selon l’énonciateur, est décrit comme une barre de fer, une tige, un bâton, etc.) le place — et la place — en miroir de la version du policier et vice-versa : ils diront tour à tour qu’ils ont eu peur de mourir, peur que l’un sorte son arme et tire, peur que l’autre le mette à terre et « l’achève » ; peur contre peur.
— Il sort, il est face à moi, il est armé, je sais qu’il peut me tuer,
dit l’informaticien.
Ça, c’est ce qu’on sait tous, et qu’il a récemment appris : non, l’exercice de ses droits en démocratie n’est plus une balade.
Une autre chose que ne comprendra pas le procureur, c’est qu’on puisse revenir pour aider les manifestants coincés dans une nasse alors que soi-même on ne l’est pas : vous étiez tiré d’affaire, vous, en somme, il ne vous restait plus qu’à détaler ! L’état moral de la société, on la découvre aussi dans les tribunaux, et pas seulement du côté qu’on croit.

La manière dont les images (vidéos, captations d’écran, photos) sont exploitées par la police et la justice mériteraient un gros bouquin (qui a peut-être déjà été écrit, et sinon faut s’y mettre). Dans la salle d’audience, le dispositif est le suivant : un écran de la taille d’une grosse télé est placé en haut, à droite du président du tribunal, de manière à ce qu’il puisse se tourner vers les images pour les commenter, en émule de Jean Douchet (un célèbre critique et théoricien du cinéma). Chaque image est une pièce (ce jour-là, à charge) qui doit permettre de déterminer l’intention de l’inculpé, intention déduite des apparences telles que décrites par la police. Je copie ici les phrases dites, le plus souvent par le président, à propos de ces images (la plupart disponibles en ligne + quelques cams de surveillance mais qui n’apportent rien de plus) :
— C’est une exploitation vaste et précise des éléments vidéos par la police qui va faire avancer rapidement l’enquête.
— Voici des photos qui illustrent ce que dit le tribunal.
— Les policiers expliquent qu’on vous voit de dos.
— On vous verrait le visage complètement masqué pour ne pas être reconnu.
— Les policiers expliquent que c’est la même personne, qui serait vous.
— On va voir, sous la flèche rouge de façon à ce que vous puissiez repérer, une première personne avec une casquette rouge, et une deuxième qui porte un plot.
— Voilà une autre flèche rouge qui vous identifie, parce que c’est très difficile, le visage masqué au milieu de 150 manifestants.
— Là, on vous verrait proche du bâton du policier.
etc. etc.
Bref, du Woody Allen pur jus, le sommet étant atteint quand le président du tribunal nous suggère de reconnaître à l’écran le visage du prévenu qu’on a sous les yeux, et qui n’est visiblement pas le même...
— Donc, vous ne vous reconnaissez pas sur cette photo ? demande le Président au prévenu.
— Il paraît évident que ce n’est pas moi, répond le prévenu sous les rires de la salle.
Son avocat achève :
— Et c’est sur la base de ces photos qu’il a été accusé de tentative d’homicide sur PDAP !
Mais la vérité de ces images et de notre rapport à elles, c’est l’un des prévenus, le plus jeune, qui la dit :
— A force de les avoir vues, je confonds ma vision des faits avec les vidéos.
Bien sûr, cette foi en l’image — l’image comme preuve indubitable — ne se soutient que de son interprétation : ça ne marche qu’accompagné, et si possible précédé, par la parole policière ou magistrate (magistrale, en somme). Or, ce que la parole explique et justifie, ce qu’elle voit dans l’image, peut aussi bien être défait par une parole contraire ou mieux ajustée :
— Vous avez déclaré : « J’ai vu la voiture brûler ».
— Non ! Vous ne lisez pas la phrase en entier, j’ai dit « J’ai vu la voiture brûler de loin ».
Ici, tout se joue sur un mot, cet adverbe, « de loin », car il s’agit de déterminer qui était suffisamment proche de la voiture pour pouvoir tomber sous le chef d’inculpation pour lesquels ils et elle sont tous là : appartenance à un groupe constitué en vue de commettre des violences et des dégradations. La désolante substitution de l’image à la réalité peut être défait par les mots.

 

[Demain ce sera au tour de Serge Quadruppani puis vendredi, Alain Damasion]

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