Dans un paysage médiatique de plus en plus digitalisé, la révolution internet a mis en grand danger la presse et l'édition. L'iPad, tablette multi-usages d'Apple, pourrait bien inverser la donne. Eric Le Ray, président fondateur de EPC Partners et organisateur du forum E-Paper World, explique le succès de l'Ipad auprès du grand public mais aussi des professionnels de la presse et du livre.
Il y a quelques années encore, les gens étaient très réticents à l'égard du livre numérique. On voit que ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'Ipad a déjà été vendu à plus de deux millions d'exemplaires en à peine deux mois. Qu'est ce qui a permis cette évolution?
On ne sort pas de 600 ans de culture de l'imprimé comme ça. Il y a des résistances en fonction des habitudes, qui sont naturelles chez l'homme. Les gens sont attachés à la lecture papier mais le public commence à être prêt. Cette évolution est liée à la consommation d'internet. Il faut faire le lien entre la présence d'internet dans les foyers à cette évolution. On parle de plus d'un milliard d'internautes. La pratique d'internet oblige les gens à lire et écrire de façon numérique. Aujourd'hui, on n'envoie plus des courriers, on envoie des courriels. L'habitus, cher à Pierre Bourdieu commence à prendre et les gens domestiquent de façon intergénérationnelle le technologie numérique. Du coup, une nouvelle façon de lire est en train de se généraliser. On est face à un problème crucial. Au niveau démographique, en à peine 100 ans on est passé d'un à six milliards d'individus sur terre. Donc on produit et on consomme de l'information de façon plus importante. On est face à un goulet d'étranglement où le papier n'est plus adapté à cette dynamique qui demande une sorte d'instantannéité, ce que permet internet et les lecteurs électroniques qui sont de plus en plus connectés à internet avec le wifi ou le 3G. Les premiers modèles d'e-books étaient des produits dédiés à la lecture, non connectables qui nécessitaient des téléchargements d'un ordinateur. Ce qu'apporte la technologie du wifi ou du 3G, c'est la possibilité de télécharger des livres et d'être connecté en direct à votre journal. On assiste à un démarrage du processus de socialisation des livres électroniques de part l'usage d'internet qui y est transposé.
Pourquoi les acteurs de l'édition et de la presse se précipitent-ils sur l'Ipad?
Tout comme l'Iphone a révolutionné la téléphonie mobile, l'arrivée de l'Ipad risque aussi de bousculer le marché électronique parce que c'est un support novateur, surtout au niveau de son modèle économique. Apple permet à des applications de s'installer sur son système ( on parle de plusieurs centaines de milliers d'applications) , et d'être vendues au grand public. L'itunes (le magasin internet d'appel) va aussi se transformer en book shop . Ce système fermé où l'on peut maîtriser la vente est extrêmement séduisant pour les acteurs de l'édition et de la presse. Ils sont donc en train de se précipiter sur l'Ipad car Apple propose des tarifs intéressants pour eux. On parle de 70% pour l'éditeur et 30% pour Apple, ce qui est beaucoup pus avantageux qu'Amazon par exemple qui encaisse 60% du prix de la vente. Avec l'Ipad, la plus grande part revient aux acteurs de la chaine du livre ou de la presse.
Un contenu informationnel illimité et gratuit est disponible sur internet et le nombre de livres numérisés par le projet Google Books a dépassé le million. Comment les acteurs de la presse et de l'édition peuvent-ils résister à cette concurrence presque déloyale?
C'est justement le problème et il se pose autant dans l'édition que dans la presse... 70% de l'information que l'on trouve sur Google est entre guillemets pillée à des journalistes qui appartiennent à une rédaction et c'est la même chose pour un auteur qui écrit une oeuvre et aimerait avoir un retour sur investissement en signant un contrat avec un éditeur pour la commercialiser. Dans le cas de la presse comme dans celui de l'édition, il y a un problème de droits d'auteurs. Dans la démarche de google qui est une démarche universelle, il y a une première phase où ils numérisent des ouvrages qui sont du domaine public et c'est une bonne chose car ils servent l'intéret général. Ce sont parfois des ouvrages auxquels on ne peut plus avoir accès ou qui sont perdus dans des bibilothèques. Ceci étant dit, quand on parle des publications contemporaines, là c'est différent. Ca crée un vrai problème et c'est pour ça qu'il faut créer des accords. Certaines maisons d'éditions ou journaux ont disparus, d'autres résistent en imposant des tarifs. C'est un marché qui se construit petit à petit.
Un autre problème se pose par rapport à la numérisation massive de Google, parce que si au départ, ils sont de bonne intention, rien n'empêche par la suite, qu'ils rendent payant l'accès à ces ouvrages. Il y a une appropriation d'un patrimoine public ou privé qui peut être dangereuse. Toutes ces choses font que les professionnels de l'édition et de la presse sont inquiets. Les lecteurs électroniques sont une réponse à cette angoisse car ils permettent de maîtriser l'accès aux documents, en agissant comme des péages, en particulier l'Ipad.
Que va t'il se passer dans les années à venir?
La chaine numérique va peu à peu prendre le dessus. C'était d'ailleurs prévisible. Le papier était le dernier élément qui n'était pas encore numérisé. Ce qui est sur, c'est que le processus est en marche et que la transition sera rapide. Entre la typographie de Gutenberg et la rotative, se sont écoulés 400 ans, entre l'impression traditionnelle et celle numérique, une quarantaine d'années, mais là ça va se faire en dix ou vingt ans. Ce qui est sur, c'est que le marché français (de la presse comme de l'édition) est très éclaté et que, pour subsister, les professionnels doivent se réunir pour trouver des accords et s'adapter à la révolution qui est indubitablement en marche. Un premier syndicat de la presse en ligne a été créé en octobre 2009 et on sent que les expériences pure players commencent à devenir des exemples qu'on observe attentivement. Un des modèles qui marchent, c'est Rue 89 qui a développé un savoir faire dans la formation et réalise un pourcentage important de son chiffre d'affaires en formant des journalistes et en vendant leur expertise pour permettre à des journaux d'adapter de plus en plus leur fonctionnement avec internet et les différentes interfaces de lecture. C'est un exemple à suivre mais la vérité à affirmer c'est qu'il n'y a pas un modèle idéal mais différents modèles, qui peuvent être adaptés. On peut en associer plusieurs au sein d'un même média (contenu gratuit, publicité et abonnements par exemple). Il faut développer une veille importante et ne pas avoir peur de s'inspirer de ce qui se fait chez les autres pour pouvoir adopter des méthodes qui fonctionnent. Aujourd'hui, soit on s'adapte, soit on est voué à disparaître.